À première vue, le Maroc réalise une performance qui mérite d’être relevée dans l’Indice de prospérité 2026 : 76e sur 161 pays, deuxième au Maghreb derrière la Tunisie, qui ne le devance que d’une place, et quatrième en Afrique derrière Maurice, le Botswana et la Tunisie. Un classement qui place le Maroc dans la partie intermédiaire supérieure du tableau mondial, loin des pays les moins bien classés, mais encore à distance des économies qui occupent le sommet de la prospérité.
Mais le rang 76 ne dit pas grand-chose à lui seul.
L’histoire commence lorsqu’on ouvre ce chiffre et que l’on regarde les résultats qui le composent. Le Maroc n’occupe pas la même position dans les différents domaines retenus par l’indice. Il est 103e en développement, 84e en liberté, mais remonte à la 60e place dans le domaine de la société. Et, à l’intérieur même de ces catégories, les écarts deviennent encore plus significatifs : 122e pour l’éducation et 104e pour les conditions de vie, contre 54e pour la liberté économique et 36e pour la cohésion familiale.
C’est à ce moment-là que le classement change de signification.
Si le Maroc occupait approximativement la 76e place dans chacun des grands domaines de l’indice, le chiffre global donnerait une image relativement équilibrée du pays. Ce n’est pas le cas. Le rang général est le résultat d’un assemblage de domaines qui n’évoluent pas à la même vitesse, certains étant séparés par des écarts considérables.
C’est probablement ce que le titre du classement ne montre pas.
Selon cet indicateur, le Maroc semble mieux placé pour offrir certaines conditions de l’activité économique et de la cohésion sociale que pour transformer ces acquis en résultats comparables dans le domaine du développement humain. Cela ne signifie pas que l’indice démontre un lien de causalité entre ces éléments, ni qu’il explique à lui seul les raisons de ces écarts. Il met toutefois en évidence une répartition déséquilibrée des forces et des fragilités du pays.
Le 54e rang dans la liberté économique n’est pas un résultat secondaire. Pas plus que le 60e rang dans le domaine de la société. En revanche, le 103e rang dans le développement indique que le domaine qui regroupe notamment l’éducation, la santé et les conditions de vie constitue l’un des principaux facteurs qui pèsent sur le résultat global. Et, à l’intérieur de ce domaine, l’éducation arrive à la 122e place, soit l’un des résultats les plus faibles enregistrés par le Maroc parmi les composantes majeures de l’indice.
Il serait pourtant excessif de transformer le rang 122 en jugement global sur l’école marocaine. L’indice mesure un ensemble de variables et ne peut, à lui seul, expliquer les causes de ce résultat ni résumer un système éducatif entier en un classement international. Il fournit cependant un signal difficile à ignorer : l’éducation constitue l’un des points sur lesquels le Maroc s’éloigne le plus de son rang général en matière de prospérité.
Et cela pose un problème différent de celui du classement lui-même.
Les investissements dans les infrastructures et dans l’appareil économique peuvent produire des effets visibles sur les routes, les ports, les usines ou les investissements dans des délais relativement courts. L’éducation obéit à un autre calendrier. Ses effets passent par des générations avant de se traduire pleinement en productivité, en revenus, en innovation ou en transformation du marché du travail. L’écart entre le 54e rang de la liberté économique et le 122e de l’éducation n’est donc pas simplement une distance entre deux chiffres ; il traduit une différence dans la vitesse à laquelle deux types d’investissement produisent des résultats mesurables.
C’est précisément là que le classement mérite d’être regardé vers l’avenir.
Si cet écart devait persister pendant plusieurs années, la question pourrait devenir moins celle de la capacité du Maroc à attirer les investissements que celle de sa capacité à produire les compétences nécessaires aux investissements qu’il attire. À l’inverse, si l’éducation et les compétences progressent au même rythme que l’économie, le domaine qui pèse aujourd’hui sur le classement pourrait devenir demain l’un des moteurs de son amélioration.
L’indice ne prédit pas cette évolution et ne dispose pas, à lui seul, des instruments permettant de trancher. Il met cependant les termes du problème en évidence.
La situation du niveau de vie renforce cette lecture. Le Maroc y occupe la 104e place, ce qui situe les conditions matérielles de vie nettement en dessous de son classement en matière de liberté économique. Là encore, le chiffre ne suffit pas à expliquer les causes, mais il empêche de réduire la prospérité à l’amélioration de l’environnement des affaires ou à l’expansion de l’activité économique.
Le domaine de la société offre une image différente. Le Maroc y occupe la 60e place, tandis que la cohésion familiale atteint la 36e place. Ces résultats rendent le tableau plus complexe : certains éléments du tissu social continuent de donner au Maroc une position meilleure que celle que laisseraient penser certains indicateurs de développement. Ils ne suffisent toutefois pas à compenser entièrement la faiblesse relative de l’éducation et du niveau de vie dans le résultat global.
Dans le domaine de la liberté, le Maroc se classe 84e, avec une 108e place pour la liberté personnelle, tandis que la liberté économique atteint le 54e rang. Là encore, l’écart entre les composantes d’un même domaine rappelle que le mot « liberté » recouvre plusieurs réalités différentes dans le classement.
La comparaison maghrébine doit elle aussi être maniée avec prudence. La Tunisie ne devance le Maroc que d’une place, tandis que l’Algérie arrive au 83e rang, la Libye au 115e et l’Égypte au 120e. Cette position relativement favorable du Maroc dans son environnement régional est utile à constater, mais elle ne répond pas à la question essentielle : ce classement traduit-il avant tout une progression du Maroc, un affaiblissement de la trajectoire régionale, ou les deux à la fois ?
Même la comparaison dans le temps doit être abordée avec prudence. L’institution précise que la méthodologie de l’indice est révisée régulièrement et que les méthodes de collecte, d’agrégation et de traitement des données peuvent évoluer. Les données historiques sont alors recalculées selon la méthodologie révisée. Un changement de rang ne peut donc pas être interprété automatiquement comme une amélioration ou une dégradation pure de la réalité nationale.
Il existe enfin un élément de contexte concernant l’institution elle-même. L’organisme autrefois connu sous le nom de Legatum Institute a été rebaptisé Prosperity Institute en 2025. Il affirme être indépendant des partis politiques, tandis que Legatum demeure son principal bailleur de fonds. Ce contexte ne suffit évidemment pas à invalider l’indice, mais il rappelle qu’un classement international reste un instrument de mesure construit selon des choix méthodologiques, et non une vérité absolue sur un pays. (prosperity.com)
C’est pourquoi le 76e rang n’est probablement ni le principal problème, ni le résultat le plus important.
Ce que l’indice dessine pour le Maroc est plus complexe : une économie et une société qui disposent de points d’appui réels, mais un développement humain qui reste en retrait par rapport à la position générale du pays.
Entre le 54e rang de la liberté économique et le 122e de l’éducation se trouve l’écart qu’il faudra surtout observer dans les prochaines années.
S’il se réduit, la signification même de la prospérité marocaine changera.
S’il persiste, le Maroc pourrait continuer à améliorer certaines conditions de son économie tout en laissant ouverte la question la plus difficile : le développement construit autour de l’humain peut-il progresser au même rythme que celui construit autour de l’économie ?


