À Rabat-Océan, il ne suffit pas qu’un candidat soit connu pour devenir député. L’histoire électorale récente de cette circonscription raconte autre chose : les visages changent, les partis progressent puis reculent, et les quatre sièges disponibles peuvent suffire à redessiner la carte politique d’une élection à l’autre.
C’est ce qui donne à la bataille du 23 septembre une dimension particulière. La circonscription qui constituait en 2016 l’un des bastions électoraux du Parti de la justice et du développement est devenue, cinq ans plus tard, l’un des terrains de la progression du Rassemblement national des indépendants. Puis l’élection partielle de 2024 a confirmé la présence du même parti, mais dans un contexte électoral radicalement différent.
En 2016, le PJD était arrivé en tête avec 29 531 voix et avait obtenu deux sièges. Le Parti authenticité et modernité en avait remporté un, tandis que la Fédération de la gauche démocratique avait décroché le quatrième. Le RNI, lui, était resté hors des sièges avec 3 762 voix.
Cinq ans plus tard, presque rien ne subsistait de cette configuration.
Lors du scrutin du 8 septembre 2021, le RNI arrivait en tête avec 15 888 voix, devant le PAM avec 7 076 voix, le Parti de l’Istiqlal avec 4 545 voix et le Mouvement populaire avec 4 299 voix. Ces quatre formations se partageaient les sièges.
Le PJD, qui avait obtenu deux sièges en 2016, tombait à 4 028 voix et sortait du Parlement dans la circonscription. La Fédération de la gauche perdait elle aussi son siège, son score passant de 8 048 à 2 650 voix.
Le changement ne se résumait donc pas à un simple déplacement dans le classement. En cinq ans, le PJD avait perdu plus de 25 000 voix, tandis que le RNI en avait gagné plus de 12 000, passant de la quatrième place à la première.
Le PAM, de son côté, avait conservé un siège malgré une nette baisse de son score, tandis que l’Istiqlal et le Mouvement populaire entraient dans la liste des élus.
C’est sans doute l’un des traits les plus révélateurs de l’histoire récente d’Océan : aucun siège n’y paraît durablement acquis.
L’élection partielle de 2024 a ajouté un nouvel épisode à cette histoire. Le siège du RNI occupé par Abderrahim Wasslem étant devenu vacant, le scrutin du 12 septembre a permis au parti de le conserver avec Saad Benmbarek, qui a obtenu 46,42 % des suffrages, devant le candidat de l’Union socialiste des forces populaires, à 29,67 %, le PJD à 15,49 % et la Fédération de la gauche démocratique à 8,42 %.
Mais ces pourcentages doivent être lus avec prudence.
Sur 179 036 électeurs inscrits, seuls 7 524 ont participé au scrutin, soit un taux de participation de 6,66 %. Les suffrages exprimés n’ont atteint que 6 307, contre 1 217 bulletins annulés.
Le score de 46,42 % obtenu par le vainqueur ne peut donc pas être lu comme l’expression d’une force électorale représentant l’essentiel du corps électoral de la circonscription. Il s’agissait d’une élection partielle marquée par une très forte abstention. C’est un indicateur, mais pas une photographie fiable de ce que pourrait être le scrutin législatif général.
C’est là que commence véritablement la bataille de 2026.
Les noms choisis par les partis font de la circonscription d’Océan l’un des terrains les plus observés de Rabat. Le PAM repart avec Mohamed Mehdi Bensaid, qui avait déjà remporté un siège dans la circonscription en 2021. Le PJD mise sur Mustapha El Khalfi, ancien ministre et ancien porte-parole du gouvernement. L’USFP a choisi Abdelkrim Benatiq, ancien ministre chargé des Marocains résidant à l’étranger.
Le RNI présente Taha El Jemani, tandis que l’Istiqlal renouvelle sa confiance à Abdelilah El Bouzidi, élu dans la circonscription en 2021. Le Mouvement populaire aligne Nabil Dakhch. Le Parti du progrès et du socialisme a choisi Rachid Sassi, tandis que la Fédération de la gauche démocratique s’est finalement arrêtée sur Omar Mahmoud Benjelloun, selon les candidatures annoncées à ce stade.
Ces noms réunissent des expériences gouvernementales, partisanes et parlementaires différentes. Mais leur concentration dans une même circonscription ne rend pas nécessairement l’issue plus lisible. Peut-être même l’inverse.
Quatre sièges seulement seront à pourvoir face à un nombre plus important de listes et de candidats. La différence entre obtenir un siège et rester à l’extérieur peut donc être faible. Les résultats de 2016 et de 2021 montrent aussi que le volume de voix nécessaire pour décrocher un siège n’est pas une constante et que le poids national d’un parti ne se traduit pas automatiquement par la même force dans la circonscription.
C’est ce qui rend le calcul électoral à Océan particulièrement délicat.
Le scrutin législatif local repose sur la représentation proportionnelle selon la règle du plus fort reste, avec un quotient électoral calculé à partir du nombre d’électeurs inscrits et du nombre de sièges attribués à la circonscription. Une liste ne gagne donc pas seulement parce qu’elle arrive devant ses concurrentes : la répartition des autres suffrages compte également dans l’attribution des sièges.
Les résultats de 2021 ne peuvent ainsi être simplement reproduits, pas plus que ceux de 2016 ne peuvent être considérés comme une configuration appelée à revenir.
Le PJD le sait mieux que quiconque. Premier en 2016, il s’est retrouvé sans siège cinq ans plus tard, avant de revenir dans la compétition lors de la partielle de 2024, où il a obtenu 15,49 % des suffrages exprimés. Le RNI, lui, est passé de l’extérieur des sièges en 2016 à la première place en 2021, avant de conserver son siège lors de la partielle avec un nouveau candidat.
Mais entre ces deux séquences, un autre élément a changé, peut-être plus important encore que les noms : le rapport entre l’électeur et l’urne.
La très faible participation enregistrée lors de la partielle ne signifie évidemment pas que les législatives de 2026 connaîtront le même niveau d’abstention. Il s’agit d’un scrutin général, de nature différente, fixé au 23 septembre, avec une campagne électorale prévue à partir du 10 septembre.
Mais cette élection a au moins révélé l’existence d’un corps considérable d’électeurs inscrits qui ne se transforme pas automatiquement en électorat effectif le jour du vote.
C’est là que les « poids lourds » se retrouvent face à un test que leur parcours politique ne suffit pas à résoudre.
Un ancien ministre a besoin d’électeurs qui votent. Un ancien parlementaire également. Le parti arrivé en tête doit conserver son socle ou compenser les voix perdues. Et si l’abstention reste élevée, la capacité d’une organisation locale à atteindre les électeurs et à les mobiliser le jour du scrutin peut peser davantage que la notoriété du candidat.
Rien ne permet encore de dire quel parti en tirera avantage. Rien ne permet non plus de transformer la partielle de 2024 en modèle réduit des législatives à venir.
Une seule chose est certaine : Océan aborde ce scrutin avec une mémoire électorale particulièrement mouvante. Deux sièges pour le PJD en 2016, puis aucun en 2021 ; la progression du RNI, passé de l’extérieur des sièges à la première place ; l’entrée de l’Istiqlal et du Mouvement populaire au Parlement ; puis la conservation du siège du RNI lors d’une partielle avec un nouveau candidat.
Dans ces conditions, l’expression « circonscription de la mort » ne renvoie pas seulement à la confrontation entre des noms connus.
Les quatre sièges iront finalement à quatre listes, mais leur conquête dépendra d’abord d’électeurs dont on ne sait pas encore s’ils retourneront aux urnes en plus grand nombre qu’en 2024. Si la participation augmente, les rapports de force peuvent être profondément modifiés. Si l’abstention reste élevée, la capacité de mobilisation locale pèsera davantage dans le résultat.
À Océan, la véritable bataille ne commence donc pas avec l’annonce des candidatures et ne se mesure pas à la seule notoriété des candidats. Elle commence lorsque le nom devient une présence dans les quartiers, que cette présence devient une relation de confiance et que cette confiance se transforme en bulletin de vote.
C’est seulement au soir du 23 septembre que l’on saura lesquels de ces noms étaient réellement « lourds » dans l’urne.


