mercredi, août 19, 2026
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Fonds de développement territorial… quand la vraie question devient : qui détient l’argent et qui fixe les priorités ?

Ce qui mérite d’être interrogé dans le débat autour du Fonds de développement territorial intégré, ce n’est ni son nouveau nom ni seulement son volume financier, mais la transformation qui s’opère dans la répartition des responsabilités autour de l’argent public. Le fonds, qui succède à celui consacré au développement rural et aux zones montagneuses, dispose en 2026 de crédits de paiement de 5 milliards de dirhams, avec une autorisation d’engagement de 15 milliards de dirhams sur 2027, tandis que la nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré doit mobiliser quelque 210 milliards de dirhams sur huit ans.

L’enjeu commence précisément ici. Il ne s’agit plus de financer uniquement une route rurale ou une infrastructure isolée, mais d’une politique qui touche à la santé, à l’éducation, à l’emploi, à l’eau et à l’aménagement territorial, autrement dit aux secteurs qui façonnent directement le rapport du citoyen à l’État. Le gouvernement présente cette nouvelle génération de programmes comme fondée sur un diagnostic territorial et des consultations locales, les priorités devant partir des besoins exprimés au niveau des préfectures et provinces, tandis qu’une commission nationale présidée par le chef du gouvernement est chargée de valider les programmes et d’en suivre les résultats.

C’est là que le dossier devient politiquement intéressant. Le nouveau dispositif ne consiste pas seulement à injecter davantage d’argent dans les territoires : il modifie également la manière dont cet argent doit circuler. La décision attribuant aux walis et gouverneurs la qualité d’ordonnateurs secondaires pour les crédits délégués, avec les trésoriers régionaux et provinciaux chargés des opérations comptables, traduit une volonté de rapprocher l’exécution financière du terrain. En soi, cette délégation n’a rien d’exceptionnel : elle s’inscrit dans la logique de déconcentration administrative et dans les règles qui organisent l’exécution de la dépense publique.

Mais l’importance de la mesure tient à l’ampleur des ressources concernées et à la nature des projets qu’elles doivent financer. L’ordonnateur secondaire ne définit pas à lui seul la politique générale du fonds, mais il intervient au moment où les programmes deviennent des engagements, des marchés, des ordres de paiement et, le cas échéant, des opérations de recouvrement. C’est donc moins la signature financière en elle-même qui mérite l’attention que la chaîne qui précède cette signature : qui a choisi le projet, selon quels critères, sur la base de quelle hiérarchie des besoins et avec quel mécanisme de contrôle ?

Il faut, à ce stade, éviter une lecture trop rapide qui ferait de Fouzi Lekjaa le seul ou l’unique maître du fonds. Les données institutionnelles disponibles décrivent une gouvernance à plusieurs niveaux. La commission nationale est présidée par le chef du gouvernement, les walis coordonnent les programmes au niveau régional et des structures chargées de la mise en œuvre doivent associer les conseils régionaux. Le dispositif officiel ne dessine donc pas un fonds placé sous l’autorité personnelle d’un seul responsable.

Cette précision ne fait pourtant pas disparaître la question politique ; elle la rend plus précise. Lekjaa occupe une position stratégique en tant que ministre délégué chargé du Budget, tout en étant devenu une personnalité politique de premier plan après son rapprochement avec le Parti authenticité et modernité. Il est également associé à la gouvernance de grands chantiers nationaux, notamment à travers la Fondation Maroc 2030, créée pour accompagner et coordonner les préparatifs liés aux grands événements sportifs internationaux. Le problème journalistique n’est donc pas d’additionner mécaniquement ces fonctions pour produire une accusation, mais d’observer ce que leur croisement peut produire en matière de gouvernance.

Car un programme territorial de huit ans traverse nécessairement plusieurs séquences politiques. Il dépassera le calendrier d’un gouvernement, franchira des échéances électorales et engagera des décisions dont les effets se feront sentir longtemps après le lancement politique du dispositif. C’est précisément pourquoi la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui dispose aujourd’hui de la capacité de mobiliser les crédits, mais si les règles mises en place permettent de protéger les choix d’investissement contre les logiques de proximité, de visibilité politique ou de rendement électoral.

L’expérience du précédent Fonds de développement rural et des zones montagneuses rappelle d’ailleurs que la question n’est pas nouvelle. La gestion de ce fonds avait déjà fait l’objet d’un examen parlementaire et de recommandations portant sur sa gouvernance et son fonctionnement. Le transfert, en 2016, de la qualité d’ordonnateur à l’ancien ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, avait également donné lieu à une controverse politique avec le gouvernement de l’époque. L’histoire administrative du fonds montre ainsi que derrière un mécanisme budgétaire apparemment technique se joue toujours une question de pouvoir : qui décide de l’affectation de la ressource publique ?

Aujourd’hui, cette question prend une autre dimension parce que les montants sont considérables et que les secteurs concernés touchent directement aux conditions de vie. Cinq milliards de dirhams dans une première étape, jusqu’à quinze milliards supplémentaires en engagements, et un programme global annoncé à 210 milliards sur huit ans : à cette échelle, la réussite ne pourra pas être mesurée au nombre de crédits consommés ni au nombre de marchés conclus. Elle devra l’être à partir des effets produits dans les territoires.

C’est là que se situe le véritable test du Fonds de développement territorial intégré. Si une commune obtient une infrastructure et qu’une autre en est privée, les citoyens doivent pouvoir connaître les critères qui ont conduit à cette décision. Si une province bénéficie d’un programme prioritaire, il doit être possible d’en comprendre la justification. Si un projet est présenté comme créateur d’emplois, il faudra pouvoir mesurer les emplois réellement créés. Et si une infrastructure est financée au nom de la réduction des disparités territoriales, il faudra, quelques années plus tard, pouvoir vérifier si ces disparités ont effectivement diminué.

La question centrale dépasse donc le montant des crédits et même l’identité de celui qui les ordonne. Le véritable enjeu est de savoir si l’État est en train de passer d’une logique de gestion des enveloppes à une logique de production d’impact territorial. Si l’argent descend vers les territoires, le contrôle doit descendre avec lui. Si les priorités sont définies localement, leurs critères doivent être accessibles et vérifiables. Et si la déconcentration doit accélérer l’exécution, les mécanismes de suivi et de reddition des comptes doivent progresser à la même vitesse.

C’est à cette condition que le terme de « développement territorial intégré » prendra un sens politique et administratif réel. Autrement, le risque serait de changer le périmètre, les montants et le vocabulaire d’un fonds sans changer fondamentalement la manière dont la puissance publique décide où va l’argent, pourquoi il y va et qui répond de ses résultats.

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