Une courte vidéo repérée sur Facebook ouvre une question qui dépasse largement le débat sur les permis de construire et les règles d’urbanisme dans la région de Drâa-Tafilalet. Son auteur ne parle pas seulement d’un dossier administratif ni d’un retard dans l’obtention d’une autorisation. Il met en avant une contradiction qu’il juge préoccupante : lorsqu’un grand investisseur veut mobiliser des centaines, voire des milliers d’hectares, les procédures seraient, selon lui, accompagnées de facilités et de mécanismes capables d’avancer rapidement, alors que le citoyen qui possède une petite parcelle dans son propre territoire et souhaite simplement y construire une maison ou lancer une petite activité se retrouve confronté à une succession de contraintes et de complications. Nous ne faisons ici ni de cette appréciation une vérité judiciaire ni une accusation portée par le journal : nous rapportons les propos de l’auteur de la vidéo et les replaçons dans leur contexte, car leur intérêt réside précisément dans la question qu’ils soulèvent sur l’écart entre celui qui dispose d’un capital important et celui qui ne possède, pour rester sur sa terre, que sa parcelle et son droit d’y vivre.
L’auteur de l’enregistrement va plus loin que la seule question de l’urbanisme lorsqu’il relie cette situation au devenir même du monde rural. À ses yeux, Drâa-Tafilalet dispose de ressources et de potentialités considérables, mais cette richesse ne se transforme pas nécessairement en développement dont les habitants seraient les premiers bénéficiaires. Lorsque l’enfant du territoire rencontre des difficultés pour construire son logement ou créer une petite activité économique, tandis que les grands projets semblent disposer de capacités de mobilisation foncière beaucoup plus importantes, la question change de nature. Il ne s’agit plus seulement de demander pourquoi une autorisation tarde, mais de savoir quel modèle de développement nous sommes en train de produire dans cette région.
C’est précisément là que le propos mérite d’être pris au sérieux. Pour un habitant du monde rural, la terre n’est pas un simple chiffre dans un registre foncier. Elle représente le logement, l’exploitation, l’activité, la transmission familiale et, au fond, la possibilité de rester. Lorsqu’il devient difficile de transformer cette terre en une activité économique viable, l’État peut avoir construit une route, amélioré une école ou renforcé un équipement public ; la question la plus difficile reste entière : comment demander à un jeune de rester dans son village s’il ne peut pas y construire les conditions matérielles de son avenir ?
C’est à partir de là que la question de l’urbanisme rejoint directement celle de la migration interne. Le jeune qui ne trouve pas les conditions nécessaires à sa stabilité dans son village commence généralement par chercher ailleurs au Maroc. Il quitte le douar ou le ksar pour la ville, où se concentrent les emplois, les services, l’enseignement supérieur et une partie des opportunités économiques. Lorsque ce mouvement se répète à grande échelle, les campagnes perdent progressivement une partie de leur jeunesse tandis que les villes concentrent davantage de population. Et ce qui commence comme un déplacement vers le centre urbain peut, avec le temps, devenir une chaîne de départs : du village vers la ville, de la ville vers le littoral, du littoral vers le Nord, puis du Nord vers l’Europe.
C’est ici que la référence à l’expérience européenne prend tout son sens comme avertissement. L’Europe connaît depuis des années les conséquences complexes des mouvements migratoires en Méditerranée. Les jeunes qui prennent la route ne quittent pas toujours leur territoire pour une seule raison ; derrière le voyage se trouvent souvent la recherche d’un emploi, d’une stabilité, d’une dignité et d’une possibilité de construire leur avenir. La mer, qui apparaît à la fin comme une frontière géographique, n’est souvent que la dernière étape d’un processus commencé beaucoup plus tôt. Considérer la migration irrégulière uniquement comme une question de frontières revient donc à intervenir lorsque la plus grande partie du processus est déjà accomplie.
Le signal d’alerte que l’on peut lire entre les lignes de cette vidéo est précisément celui-ci : une politique de développement qui ne donne pas aux populations les moyens de rester sur leur terre peut, involontairement, contribuer à créer certaines des conditions du départ. Lorsque le village devient essentiellement un lieu de résidence sans économie locale capable d’absorber sa jeunesse, la construction d’infrastructures ne suffit plus à garantir l’ancrage humain. Et lorsque l’initiative locale se heurte à des procédures trop complexes ou trop longues, ceux qui veulent entreprendre ne renoncent pas forcément à leur projet ; ils peuvent simplement chercher ailleurs les conditions qui leur permettront de le réaliser.
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’exemple donné par l’auteur de la vidéo à propos du grand investisseur et du citoyen qui ne dispose que d’une petite parcelle. Il ne dit pas que les grands investisseurs doivent être empêchés d’investir, ni que les grands projets seraient inutiles à la région. Son interrogation est différente : pourquoi les facilités accordées aux grands investissements ne pourraient-elles pas être accompagnées de procédures claires, rapides et accessibles pour l’habitant qui souhaite valoriser une petite parcelle ? Pourquoi construire une maison familiale ou créer une petite activité devrait-il rester perçu comme une simple affaire administrative, au lieu d’être considéré comme un élément de la politique de stabilisation et de développement du monde rural ?
Cette interrogation intervient alors même que l’État a engagé des mesures de simplification de la construction dans le monde rural. Le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme a annoncé des mesures destinées à faciliter les autorisations dans les zones rurales, tandis que des milliers de dossiers ont bénéficié de ces dispositifs. Le gouvernement travaille également à l’adaptation de la législation sur l’urbanisme aux spécificités du monde rural. Ces éléments sont essentiels pour comprendre que le problème ne peut pas être résumé à l’affirmation selon laquelle « rien n’a changé ». Des réformes existent. La véritable question est de savoir jusqu’où elles sont réellement descendues dans les territoires les plus éloignés et comment elles sont vécues par ceux auxquels elles sont destinées.
Car l’habitant ne mesure pas l’efficacité d’une réforme à la date de publication d’une circulaire. Il la mesure lorsqu’il dépose son dossier. Peut-il construire ? Peut-il entreprendre ? Connaît-il précisément les conditions ? Combien de temps devra-t-il attendre ? Existe-t-il une administration suffisamment proche pour l’orienter et l’accompagner ? C’est à ce niveau que se mesure la distance entre la réforme annoncée et la réforme vécue.
Si l’objectif des politiques publiques est de stabiliser les populations rurales et de réduire les disparités territoriales, l’urbanisme ne peut donc pas être traité comme une question purement technique. Construire est une condition de stabilité ; la stabilité permet de produire ; la production crée des revenus ; les revenus donnent au jeune une raison de rester. Lorsque cette chaîne se brise, le départ devient progressivement une alternative plus séduisante.
Drâa-Tafilalet est particulièrement concernée par cette question parce que la région dispose d’un potentiel agricole, touristique, culturel et minier considérable, tandis que d’importants programmes portent sur le désenclavement, les infrastructures et l’investissement. Mais une question demeure : les habitants de la région peuvent-ils eux-mêmes participer pleinement à cette dynamique économique, ou leur rôle risque-t-il de rester limité à celui de populations vivant dans un territoire dont la valeur est principalement produite ou captée ailleurs ?
C’est là que prend tout son sens la question posée dans le débat : « Comment Drâa-Tafilalet sert-elle les autres régions ? » Une région ne devrait pas être évaluée uniquement à travers les ressources qu’elle fournit, les capitaux qu’elle attire ou l’espace qu’elle met à disposition des investissements. Elle doit aussi être évaluée à travers la valeur qu’elle conserve pour ses propres habitants. Une région riche en ressources mais qui perd progressivement ses jeunes n’est pas nécessairement une région qui transforme sa richesse en développement. Elle peut produire de la valeur sans parvenir suffisamment à la convertir en stabilité sociale.
Il faut toutefois éviter une lecture trop simple qui consisterait à dire que chaque jeune qui migre le fait à cause d’un permis de construire. La réalité migratoire est beaucoup plus complexe et résulte d’une combinaison de facteurs économiques, sociaux, éducatifs et territoriaux. Mais l’erreur inverse serait de considérer que l’urbanisme, le foncier et l’initiative économique locale n’ont aucun rapport avec cette dynamique. Pour une famille rurale, une maison n’est pas seulement un bâtiment : c’est une possibilité d’ancrage. Pour un jeune, une petite activité n’est pas seulement un commerce : elle peut constituer la raison concrète de rester.
C’est pourquoi le véritable débat soulevé par cette vidéo porte sur le modèle de développement. Voulons-nous une région dont les ressources sont valorisées et dont les investissements se multiplient, ou voulons-nous également une région où le fils du territoire peut devenir lui-même un acteur économique, même lorsqu’il commence avec une petite parcelle, une exploitation familiale ou un projet modeste ? La différence entre ces deux modèles tient à une question fondamentale : qui a réellement la capacité de transformer les ressources du territoire en avenir personnel ?
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait ouvrir la porte à la construction anarchique ou supprimer les règles destinées à protéger les terres agricoles, les ressources en eau, les paysages et l’environnement. Ces règles sont nécessaires. Mais protéger le territoire n’est pas la même chose que rendre impossible ou excessivement difficile toute initiative locale. L’enjeu est de permettre à l’administration de distinguer entre ce qui menace réellement l’équilibre territorial et ce qui contribue au contraire à le consolider ; entre l’urbanisation anarchique qu’il faut empêcher et la maison familiale qu’il faut pouvoir autoriser ; entre un grand investissement qui nécessite un accompagnement spécifique et une petite initiative locale qui mérite, elle aussi, une administration accessible et lisible.
Car le danger, au fond, ne commence pas au bord de la mer. La mer n’est que la dernière image du processus. Le commencement peut se trouver dans un village où un jeune finit par considérer que la terre de sa famille ne lui offre aucun avenir, que la ville représente une meilleure chance que son propre territoire et que l’Europe, malgré la distance, semble économiquement plus proche que l’avenir qu’il ne parvient pas à construire chez lui. Chaque fois que le développement ne produit pas suffisamment de raisons de rester, le départ gagne en attractivité.
C’est pourquoi les propos de l’auteur de la vidéo doivent être considérés pour ce qu’ils sont : une alerte, une lecture de terrain, mais aussi une série d’accusations qui lui appartiennent et que nous ne transformons pas en accusations journalistiques sans preuves. La question qu’il pose, en revanche, mérite une réponse institutionnelle précise, fondée sur les chiffres, les procédures et les réalités locales : l’investisseur de proximité et le fils du territoire disposent-ils réellement du même niveau de protection, d’accompagnement et de facilité d’accès à la décision que les grands projets ? Si la réponse est oui, où se situe alors le blocage qui produit un sentiment contraire chez les habitants ? Et si la réponse est non, pourquoi ne pas construire une procédure plus équitable ?
La réponse peut se trouver dans la législation, dans son application, dans la multiplicité des intervenants, dans l’insuffisance de l’accompagnement administratif ou dans les particularités du foncier rural et collectif. Mais identifier cette réponse est plus important que de distribuer des accusations. Car la question soulevée par cette vidéo n’est pas seulement celle d’un homme qui veut construire une maison. C’est une question sur le rapport entre l’homme et sa terre, entre le développement et la stabilité, entre l’investissement et la justice territoriale.
Au fond, le risque le plus grave serait de découvrir, dans quelques années, qu’une partie de la jeunesse rurale n’est pas partie parce qu’elle rejetait ses villages, mais parce que nous n’avons pas suffisamment créé les conditions matérielles de son maintien. Nous aurions alors construit des routes, des équipements et des projets, tout en nous demandant où sont passés les habitants auxquels ils étaient destinés. Le message que porte cette vidéo est finalement simple dans sa formulation, mais beaucoup plus profond dans sa portée : si nous voulons contenir la migration vers le Nord, nous devons d’abord donner aux jeunes une raison réelle de ne pas commencer leur voyage depuis le Sud.


