L’enquête publiée par The Objective sur les récents événements de Sebta mérite une lecture qui dépasse son titre spectaculaire et l’écho politique et médiatique qu’il a suscité. L’enjeu ne se limite pas à l’interprétation de la vague migratoire qui a touché la ville occupée. Il réside aussi dans la manière dont le journal passe de faits frontaliers complexes à un récit politique qui place Fouad Ali El Himma, Conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, dans la position de celui qui aurait pris la décision, voire de l’architecte de ce qui s’est produit. Un tel glissement est particulièrement sensible, non seulement en raison de la position de l’homme au sein de l’État marocain, mais aussi parce qu’une accusation visant une personnalité située au cœur des cercles de décision dépasse nécessairement sa personne et touche à la représentation du fonctionnement de l’État. La défense de Fouad Ali El Himma ne nécessite donc ni plaidoyer émotionnel ni dénégation politique en miroir. Elle impose surtout de déconstruire le récit lui-même et de revenir à la question qui devrait gouverner toute enquête journalistique : où s’arrêtent les faits et où commence l’interprétation ?
L’article met en avant un ensemble de données relatives à l’ampleur des arrivées à Sebta et au contexte politique et sécuritaire dans lequel elles se sont produites, avant d’établir entre ces éléments des liens qui conduisent finalement à l’hypothèse d’une décision marocaine prise au centre du pouvoir. Mais l’ampleur d’un événement ne permet pas, à elle seule, d’identifier son origine. De même, l’existence d’une mobilisation ou d’une organisation ne suffit pas à établir l’identité de celui qui aurait pris la décision politique de l’organiser. C’est ici que se situe l’un des points essentiels du dossier : il existe une succession de niveaux entre la preuve d’une mobilisation organisée, celle d’un éventuel laisser-faire sécuritaire délibéré, celle d’une décision politique, son attribution à l’État marocain et, enfin, son attribution personnelle à Fouad Ali El Himma. Chacun de ces niveaux exige sa propre démonstration. Le dernier ne peut être établi simplement par la force des précédents.
Les chiffres qui ont accompagné la crise démontrent sans aucun doute le caractère exceptionnel de la pression exercée sur Sebta. Ils ne répondent cependant pas à la question placée au centre du récit du journal : qui a pris la décision ? Les faits rapportés font état d’un nombre très important d’arrivées, de tentatives répétées de traversée à la nage et de la saturation des structures d’accueil. Ils permettent de mesurer l’ampleur de la crise, mais pas d’identifier celui qui l’aurait provoquée. Même si l’enquête espagnole établit que le mouvement était massif et, sur certains aspects, organisé, elle ne peut passer de ce constat à la désignation de Fouad Ali El Himma sans produire une chaîne de preuves propre à cette attribution.
Une première faiblesse apparaît alors : les événements n’ont pas commencé en une seule journée et ne sont pas apparus de nulle part. Avant le pic de la fin juillet, plusieurs tentatives de passage à la nage avaient déjà été enregistrées, tandis que le nombre des arrivées augmentait et que l’environnement juridique espagnol évoluait. Le 8 juillet 2026, le Tribunal suprême espagnol a notamment établi que les personnes arrivant à Sebta et Melilla à la nage ne pouvaient pas être automatiquement soumises au même mécanisme de « devolución en caliente » que celles franchissant les dispositifs de protection frontalière. Leur situation devait relever de la procédure ordinaire de retour. Cette décision, intervenue avant le pic de la fin juillet, constitue un facteur objectif qu’il serait difficile d’écarter dans l’analyse des calculs effectués par les migrants et les réseaux qui facilitent leur passage. Tribunal Supremo espagnol
Cela ne signifie évidemment pas que la décision judiciaire explique à elle seule ce qui s’est produit. Ce serait reproduire exactement le travers que nous cherchons à éviter. Elle montre en revanche que l’environnement juridique encadrant les tentatives de passage avait changé avant l’explosion de la crise, et que ce changement pouvait modifier le calcul des risques et des chances de ceux qui envisageaient la traversée. Lorsqu’un chercheur dispose simultanément d’un facteur juridique nouveau, d’une mobilisation numérique, de réseaux migratoires, de facteurs sociaux et économiques et d’une succession de tentatives déjà engagées, passer immédiatement à l’hypothèse d’une décision politique émanant d’une personnalité marocaine précise ne constitue pas un élargissement de l’enquête, mais son rétrécissement.
Les développements ultérieurs ont d’ailleurs renforcé l’importance du facteur juridique. Après la crise, les autorités espagnoles ont engagé une réflexion sur la protection maritime de Sebta et sur les modalités de contrôle des arrivées, précisément dans un contexte où la décision judiciaire avait redéfini les limites des interceptions en mer. Cela signifie que le jugement du Tribunal suprême appartenait bien à l’environnement opérationnel dans lequel la crise devait être comprise. Il ne s’agissait donc pas d’un simple détail juridique périphérique que l’on pourrait écarter au profit d’un récit politique préétabli.
Un autre facteur mérite la même attention : l’environnement numérique qui a précédé les arrivées massives. Les informations consacrées à la crise ont fait état de vidéos, de photographies et de messages circulant sur les réseaux sociaux, ainsi que de leur influence sur des jeunes ayant décidé de rejoindre les tentatives de passage. Des témoignages rapportés après la crise ont notamment montré que certains jeunes avaient vu sur Instagram des images de personnes parvenues à entrer à Sebta avant de prendre à leur tour la décision de partir. Cela ne prouve pas que le mouvement était entièrement spontané, mais cela démontre l’existence d’un canal autonome capable de produire une mobilisation collective sans qu’il soit nécessaire de postuler, à ce stade, l’existence d’un ordre politique central.
Il serait tout aussi erroné de confondre « organisation » et « décision politique ». Des groupes fermés peuvent coordonner des horaires, des itinéraires et des points de rassemblement ; des pages peuvent diffuser des informations trompeuses ou incitatives ; des réseaux de passeurs peuvent exploiter une volonté collective déjà existante ; plusieurs centaines de personnes peuvent répondre presque simultanément au même message. L’ensemble peut produire, vu de l’extérieur, une impression de coordination très poussée. Mais cette apparence ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une salle des opérations politique au cœur de l’État. C’est précisément cet écart qu’un travail d’enquête sérieux doit combler par des éléments vérifiables.
Les faits de terrain posent surtout une question difficile au récit qui présente Fouad Ali El Himma comme celui qui aurait décidé d’ouvrir la voie à une vague humaine vers Sebta. Les données rapportées dans le dossier lui-même font état de l’intervention des autorités marocaines pour intercepter des tentatives de passage et secourir des personnes en difficulté, ainsi que de la mobilisation de moyens maritimes marocains. Si une décision centrale avait réellement consisté à favoriser une vague collective vers Sebta, comment ces faits doivent-ils être intégrés dans le récit ? Ils ne suffisent évidemment pas, à eux seuls, à exclure l’existence d’un calcul politique quelconque. Mais ils interdisent au minimum de passer sans démonstration d’une hypothèse politique à une accusation personnelle.
Un autre élément élargit encore le champ de l’analyse : l’augmentation des tentatives de passage enregistrée avant le pic de juillet. Les données citées dans le texte montrent que les entrées irrégulières vers Sebta et Melilla avaient déjà fortement progressé avant les événements de la fin juillet. Cela ne prouve évidemment pas l’absence de toute intervention politique, mais cela fragilise l’idée selon laquelle la crise serait née soudainement d’une décision unique. Le phénomène migratoire suivait déjà une dynamique propre, qui exige une explication plurielle.
C’est aussi pour cette raison que le recours aux événements de 2021 doit être manié avec une grande prudence. La crise de Sebta de mai 2021 a incontestablement constitué l’un des épisodes les plus sensibles des relations maroco-espagnoles, et le nom de Fouad Ali El Himma est apparu dans certaines lectures espagnoles de cette période. Mais un précédent politique ne devient pas automatiquement une preuve dans une affaire survenue cinq ans plus tard. Il peut contribuer à comprendre un contexte, révéler une certaine perception des rapports de force ou éclairer une méthode de lecture, mais il ne démontre pas que le même scénario s’est reproduit en 2026. Si le journal veut établir que le même rôle a été joué par le même homme, il doit produire des éléments qui relient directement Fouad Ali El Himma aux événements de 2026.
La même prudence doit être appliquée à la tentative de relier la crise de Sebta aux rivalités politiques internes marocaines. Évoquer les relations entre Fouad Ali El Himma et Aziz Akhannouch, puis avancer que la crise aurait été utilisée pour affaiblir le chef du gouvernement ou influencer le paysage électoral, ne constitue pas un simple prolongement de l’enquête : c’est le cœur d’un récit politique à part entière. Il exige donc un niveau de preuve supérieur. La concurrence politique existe dans tout système, et la proximité d’une échéance électorale ne transforme pas automatiquement une crise extérieure en instrument électoral. De même, même si l’existence d’une décision politique était établie, cela ne suffirait pas à démontrer le but précis qui lui est attribué.
Les questions deviennent alors incontournables : quel objectif précis aurait été recherché ? Quelle décision devait être modifiée ? Comment la crise de Sebta devait-elle permettre d’atteindre cet objectif ? Et quel élément établit le lien direct entre cet objectif et Fouad Ali El Himma ? Ce ne sont pas des questions défensives. Ce sont les questions que pose nécessairement l’enquête elle-même. Si elle place l’homme dans la position de celui qui aurait pris la décision, le lecteur est en droit de connaître la trajectoire de cette décision : qui l’a proposée, qui l’a prise, par quel canal elle aurait été transmise, comment elle aurait été exécutée et quels éléments permettent d’établir le rôle personnel du Conseiller de Sa Majesté le Roi.
Le contexte des relations maroco-espagnoles mérite également d’être intégré à cette lecture. Avant la vague de juillet, des mécanismes de coordination entre les deux pays fonctionnaient publiquement dans le domaine migratoire et dans le cadre de l’opération « Marhaba ». Le Maroc et l’Espagne poursuivaient également leur coopération sur les questions de migration régulière et de contrôle des frontières. Ces éléments ne prouvent évidemment pas l’absence de tensions politiques entre Rabat et Madrid, et encore moins l’inexistence de désaccords sur d’autres dossiers. Ils montrent cependant que toute lecture présentant les événements de Sebta comme l’expression d’une décision marocaine hostile unique doit également expliquer ce fonctionnement institutionnel et diplomatique qui précédait la crise.
C’est précisément ici que la distinction entre l’État et la personne devient fondamentale. L’État marocain, avec ses institutions, ses administrations, ses services et ses centres de décision, n’est pas une personne unique. Et un Conseiller de Sa Majesté le Roi, quelle que soit son importance et quelle que soit sa proximité avec le centre de décision, ne devient pas automatiquement l’auteur personnel de chaque décision prise par l’État ni le responsable de chaque crise qui survient dans son environnement. Cette distinction ne réduit en rien la position de Fouad Ali El Himma. Elle protège au contraire le sens même de la responsabilité institutionnelle : plus une personnalité est proche du centre de décision, plus celui qui l’accuse doit être précis dans la distinction entre ce qu’il sait et ce qu’il déduit.
L’utilisation de sources anonymes appelle la même rigueur. Le journalisme d’investigation peut parfaitement travailler avec des sources confidentielles, notamment dans les dossiers touchant aux centres de pouvoir et aux services sensibles. Mais l’anonymat d’une source ne dispense pas l’enquête de son obligation de démonstration. Une source non identifiée peut être déterminante si elle dispose d’un accès direct à l’information, si son récit est corroboré par des sources indépendantes, si les détails fournis peuvent être vérifiés et si plusieurs éléments convergent vers la même conclusion. Plus l’accusation est grave, plus l’architecture probatoire doit être solide.
Le problème central du récit n’est donc pas que le journal ait parlé de Fouad Ali El Himma, ni que celui-ci dispose d’une influence réelle dans le paysage institutionnel marocain. Le problème commence lorsque l’influence devient une présomption d’action, que l’action supposée devient une décision, que cette décision supposée reçoit ensuite une finalité politique précise, puis que l’ensemble est présenté au lecteur comme une seule réalité démontrée. À cet instant, l’influence se substitue à la preuve et la proximité avec le pouvoir devient une preuve de l’exercice du pouvoir. C’est une logique qu’il serait difficile d’accepter si le journalisme entend préserver la frontière entre enquête et interprétation.
L’image même de Fouad Ali El Himma peut ainsi devenir une partie du problème. Parce qu’il est connu pour sa proximité avec le centre de décision et pour son rôle dans plusieurs dossiers stratégiques, il peut devenir une clé interprétative commode pour expliquer des événements difficiles à décrypter. Mais c’est précisément cette facilité qui impose davantage de prudence. Une personnalité influente peut progressivement devenir, dans certains récits, le personnage à travers lequel tout événement obscur est expliqué. L’influence cesse alors d’être un fait politique pour devenir une présomption générale de responsabilité. C’est un risque journalistique avant même d’être un désaccord politique.
Défendre Fouad Ali El Himma, dans cette perspective, ne devrait donc pas signifier défendre un homme contre la presse. Il s’agit de défendre son droit, comme celui de toute personne, à ce que l’accusation portée contre lui soit mesurée à l’aune de preuves correspondant à sa gravité. Personne n’est au-dessus du questionnement, mais personne ne devrait non plus devenir un suspect parce que sa position permet de construire autour de lui un récit apparemment cohérent. La véritable mise en cause commence avec un fait précis, une preuve précise et une responsabilité précise.
C’est toute la différence entre une enquête qui ouvre une question et une enquête qui ferme la réponse avant que les preuves soient réunies. La première dit au lecteur : voici les faits, voici les indices, voici les hypothèses et voici ce qui reste à établir. La seconde part d’une conclusion, puis réorganise les faits afin de la conforter. Dans le cas de Sebta, la prudence est d’autant plus nécessaire que l’événement est composé de plusieurs strates : une décision judiciaire espagnole antérieure au pic, une mobilisation numérique, des réseaux migratoires, des facteurs sociaux, des décisions individuelles transformées en mouvement collectif et une gestion sécuritaire marocaine et espagnole étroitement imbriquée. Ces éléments n’excluent pas l’hypothèse d’un calcul politique, mais ils rendent l’attribution de l’ensemble du phénomène à un seul homme particulièrement exigeante en matière de preuve.
Les développements intervenus après la crise fournissent d’ailleurs un autre élément intéressant. L’Espagne elle-même a engagé une réévaluation sécuritaire et juridique de la manière de protéger Sebta et de gérer les arrivées, tandis que la question de savoir si les services espagnols disposaient d’informations préalables sur l’ampleur de la vague a également fait l’objet de démarches institutionnelles. Cela montre que la question de savoir « qui savait quoi et quand » reste elle-même ouverte au sein des institutions espagnoles. Elle n’est donc pas devenue une vérité établie permettant de désigner automatiquement une responsabilité marocaine individuelle.
Le débat sur le sort des personnes entrées à Sebta après les événements montre enfin que la crise ne s’est pas arrêtée au moment du franchissement de la frontière. Elle s’est prolongée dans les dimensions juridique, diplomatique, sécuritaire et humanitaire, avec la question du retour des personnes entrées irrégulièrement et celle de l’application concrète des procédures espagnoles. Là encore, l’histoire complète de la crise passe par une succession de décisions et d’interactions des deux côtés de la frontière, et non par la recherche d’un seul personnage auquel attribuer l’ensemble du phénomène.
Le plus juste consiste donc à reconnaître que la question d’une éventuelle organisation, d’un éventuel laisser-faire ou d’une éventuelle décision politique demeure légitime. Mais la légitimité de la question ne signifie pas que la réponse proposée est démontrée. Des informations nouvelles peuvent encore apparaître et modifier l’analyse. Le journalisme ne peut toutefois transformer une hypothèse en vérité avant que ces éléments ne soient établis. Ce principe n’est pas une faveur accordée à Fouad Ali El Himma ; c’est une exigence minimale de la preuve.
Au fond, le dossier ne nécessite ni de transformer Fouad Ali El Himma en personnalité intouchable, ni d’en faire le responsable commode de tout ce qui demeure obscur dans les relations maroco-espagnoles. Fouad Ali El Himma est Conseiller de Sa Majesté le Roi, et sa position au sein de l’État donne à toute accusation le concernant une portée particulière. C’est précisément pourquoi sa défense doit être fondée sur une règle et non sur une loyauté personnelle : la responsabilité individuelle ne se déduit pas de l’influence, la décision ne se déduit pas de la proximité et l’accusation ne devient pas une vérité parce qu’elle est répétée.
Si The Objective dispose de preuves directes ou d’une chaîne de sources indépendantes reliant précisément Fouad Ali El Himma à une décision concernant les événements de Sebta en juillet 2026, ce sont ces éléments qui doivent constituer le cœur du débat. Ils permettraient alors de discuter la responsabilité de l’homme sur une base concrète. Mais si la construction repose sur sa position, son influence, des récits antérieurs, une hypothèse de rivalité politique et une interprétation générale des événements qui finit par conduire à son nom, alors ce qui est présenté reste un récit politique discutable, et non une conclusion définitive sur la responsabilité de l’homme.
C’est là que la défense de Fouad Ali El Himma devient, en réalité, une défense du journalisme lui-même : un homme proche du centre de décision ne peut devenir le substitut de la preuve ; un précédent ne peut devenir automatiquement la preuve d’une répétition ; une présomption ne peut devenir une condamnation. Sebta mérite une enquête capable d’établir ce qui s’est réellement passé, qui a agi, comment et pourquoi. Elle ne mérite pas qu’un responsable soit choisi avant que les faits ne l’aient désigné. Entre la question et l’accusation, il existe une distance que seul le travail de preuve peut légitimement franchir.


