Tous les chiffres ne se valent pas. Certains décrivent une réalité existante, d’autres révèlent une transformation en cours, tandis que certains posent une question à laquelle les statistiques, à elles seules, ne peuvent répondre. Lorsque le Centre cinématographique marocain indique que les femmes ont obtenu 57 cartes professionnelles sur les 191 cartes accordées au titre de la première session de 2026, soit près de 29,8 %, il ne s’agit donc pas simplement d’annoncer un nouveau pourcentage. Ce chiffre constitue un indicateur de l’élargissement de la place des femmes dans une industrie cinématographique marocaine qui cherche, parallèlement, à se réorganiser sur les plans juridique, professionnel et institutionnel.
En apparence, le chiffre est simple : près d’un bénéficiaire sur trois est une femme. Mais ce qu’il dit au-delà de lui-même est plus important que sa valeur statistique. Car la carte professionnelle du cinéma n’est pas seulement un document administratif. Elle constitue une reconnaissance institutionnelle de la qualité de professionnel, ainsi que de l’appartenance à un système professionnel soumis à des conditions, des parcours et des critères. C’est précisément ce qui donne à la présence de 57 femmes dans cette promotion une portée qui dépasse la seule question du nombre.
Le premier paradoxe à relever est que cette présence féminine intervient au moment où l’industrie cinématographique marocaine entre dans une nouvelle phase de structuration. La loi n° 18.23 relative à l’industrie cinématographique et portant réorganisation du Centre cinématographique marocain est entrée en vigueur le 1er septembre 2025. Elle s’inscrit dans une nouvelle architecture visant notamment à renforcer la gouvernance, la transparence, la concurrence et le développement de l’industrie cinématographique comme secteur culturel et économique capable de créer des emplois et d’attirer des investissements.
Dès lors, l’attribution de la carte professionnelle devient une composante d’un chantier beaucoup plus vaste. Le Centre cinématographique marocain ne traite pas seulement avec des personnes qui souhaitent obtenir une carte. Il participe à une opération de clarification du secteur lui-même : qui est professionnel ? Quelle est la nature du métier exercé ? Quel parcours permet d’être reconnu ? Et quelles conditions faut-il remplir pour intégrer une industrie cinématographique organisée ?
C’est ici que la présence des femmes prend tout son sens. Car le cinéma ne se résume pas à l’actrice qui apparaît devant la caméra ou à la réalisatrice qui se tient derrière elle. Il existe tout un monde professionnel qui travaille dans l’ombre : photographie, lumière, son, décor, costumes, machinerie, effets spéciaux, montage, coiffure, maquillage artistique, gestion de production, services techniques et bien d’autres spécialités. Autant de domaines qui ont longtemps été présentés, socialement et professionnellement, comme plus « durs », plus contraignants ou plus naturellement masculins.
Mais le cinéma contemporain ne reconnaît pas ces frontières traditionnelles.
Lorsqu’une femme entre dans une salle de montage, prend en charge la photographie, travaille dans l’éclairage, dirige une unité de production ou assume des responsabilités techniques sur un plateau, elle ne fait pas qu’intégrer un nouveau métier. Elle contribue à redéfinir la place de la femme elle-même dans l’industrie. Elle n’est plus seulement un sujet de cinéma, ni uniquement un visage placé devant l’objectif : elle devient une partie de la force professionnelle qui fabrique l’image à sa source.
C’est une évolution importante, car la question des femmes dans le cinéma marocain a souvent été enfermée dans l’opposition entre « devant » et « derrière » la caméra. Or la réalité est beaucoup plus complexe. Les femmes marocaines ont progressivement renforcé leur présence dans la réalisation, la production, l’administration et les métiers techniques. Des données officielles antérieures avaient déjà fait état de la présence de plusieurs dizaines de réalisatrices et de réalisatrices assistantes dans l’industrie cinématographique marocaine, ainsi que de femmes actives dans la distribution et l’exploitation des salles.
Le chiffre de 2026 ne doit donc pas être interprété comme le commencement de la présence féminine dans le cinéma. Il représente plutôt une nouvelle étape : celle de la consolidation de cette présence au sein d’un système professionnel désormais plus rigoureux. Les femmes étaient déjà là. Elles entrent aujourd’hui davantage dans une phase où leur parcours, leur expérience et leurs compétences sont formellement reconnus.
Et c’est là que le travail du Centre cinématographique marocain mérite d’être observé autrement.
Lors de cette session de juillet, la commission ne s’est pas limitée à examiner des documents administratifs. Elle a vérifié la conformité des dossiers aux conditions légales et réglementaires, examiné les parcours professionnels, les expériences, les œuvres réalisées et les pièces produites. Elle a également visionné les travaux cinématographiques présentés et organisé des entretiens avec certains candidats, notamment les chefs d’unités, afin de compléter l’évaluation de leur expérience professionnelle.
Ces détails peuvent sembler administratifs. Ils constituent pourtant, au fond, l’un des éléments les plus importants de cette opération.
Ils traduisent le passage progressif d’une logique de déclaration de compétence à une logique de démonstration de compétence.
Dans toute industrie professionnelle, on ne peut pas se contenter de revendiquer une expérience : il faut pouvoir la démontrer. La reconnaissance professionnelle qui intervient après l’examen du parcours, des œuvres et, lorsque cela est prévu, après un entretien, donne ainsi à la carte une valeur différente d’un simple enregistrement administratif. Elle la rapproche d’un véritable instrument de reconnaissance professionnelle fondé sur l’expérience et la compétence.
C’est également là qu’apparaît le nouveau rôle que cherche à jouer le Centre cinématographique marocain. Dans la nouvelle architecture du secteur, le Centre n’est plus seulement une institution chargée des autorisations, de l’accompagnement ou du soutien à la production. Il s’inscrit dans un projet plus large de reconstruction de l’industrie cinématographique marocaine sur des bases professionnelles et économiques plus lisibles.
Le cadre juridique nouveau met précisément l’accent sur la gouvernance, la professionnalisation, la transparence et la compétitivité de l’industrie. Dans cette perspective, la question de la présence des femmes ne peut pas être isolée de la transformation globale du secteur.
Il ne s’agit donc pas de faire de la femme une catégorie à laquelle il faudrait attribuer mécaniquement une place. Il s’agit de faire en sorte que sa présence résulte naturellement d’un système fondé sur la compétence, l’égalité des chances et la reconnaissance de l’expérience.
C’est ici que le chiffre de 29,8 % mérite une lecture particulièrement attentive.
Ce pourcentage ne représente pas la proportion de femmes travaillant dans l’ensemble du cinéma marocain. Il ne représente pas non plus leur proportion dans chaque spécialité, ni leur proportion parmi tous les dossiers examinés. Il désigne précisément la part des femmes parmi les 191 candidats auxquels la commission a accordé la carte professionnelle lors de cette session : 57 femmes sur 191.
Cette précision est essentielle. Sans elle, un chiffre juste peut rapidement devenir un slogan approximatif.
Mais même replacé dans son véritable périmètre, le chiffre demeure significatif.
La commission a examiné 222 dossiers, en a accepté 191, en a reporté cinq dans l’attente de documents ou d’informations complémentaires et a refusé 31 demandes qui ne remplissaient pas les conditions et critères retenus. Le processus apparaît donc moins comme une simple opération d’enregistrement que comme un véritable travail de sélection professionnelle.
Et la diversité des métiers examinés renforce encore cette lecture.
Les dossiers étaient dominés par la réalisation, avec 57 demandes, suivie de la conservation avec 43, de la photographie avec 24, du décor avec 20 et des costumes avec 18. À cela s’ajoutaient le son, l’éclairage, la machinerie, les effets spéciaux, le montage, la coiffure, le maquillage artistique, la gestion de production et les services techniques.
C’est probablement là que se trouve la véritable histoire.
La femme qui entre dans le costume cinématographique n’entre pas dans un « métier féminin » au sens traditionnel. De même, la femme qui travaille dans le décor, la photographie, l’éclairage ou la machinerie ne doit pas être réduite à l’image de quelqu’un qui « aide » à fabriquer un film. Elle exerce un métier technique, avec ses exigences, ses responsabilités et ses critères professionnels, exactement comme un homme.
Le changement le plus profond peut donc être résumé en une phrase :
On passe de la femme qui travaille dans le cinéma à la femme qui fait le cinéma.
La différence n’est pas seulement linguistique.
La première expression place la femme à l’intérieur du secteur. La seconde la place au cœur même du processus de production. Dès lors que sa présence est liée à la compétence technique, à la responsabilité professionnelle ou à la création, l’industrie commence véritablement à dépasser les anciennes divisions des métiers fondées sur le sexe.
Le cinéma marocain a connu, au fil des décennies, un débat permanent sur l’image de la femme à l’écran et sur la manière dont cette image reflète la société. De nombreuses œuvres ont placé les femmes au centre de leurs récits, tandis que des réalisatrices, scénaristes, productrices et techniciennes marocaines ont contribué à renouveler cette représentation. Des manifestations consacrées au cinéma féminin ont également participé à installer cette question au cœur du débat culturel.
Mais le véritable enjeu n’est plus seulement : comment le cinéma représente-t-il la femme ?
La question est devenue : qui fabrique le cinéma ? Qui maîtrise ses outils professionnels ? Qui occupe les postes de responsabilité ? Et qui participe aux décisions ?
C’est une question beaucoup plus profonde que celle de la représentation.
Une femme peut être l’héroïne d’un film consacré à l’émancipation tout en demeurant éloignée des lieux de décision de l’industrie. Un film peut défendre l’égalité tout en étant produit par une organisation où certains métiers techniques restent enfermés dans des représentations traditionnelles. Le véritable indicateur du progrès ne se trouve donc pas uniquement dans le contenu des films, mais également dans la composition des équipes, la distribution des responsabilités et l’accès réel des femmes aux fonctions qui permettent de décider.
De ce point de vue, la présence des 55 chefs d’unités parmi les bénéficiaires ouvre également une question intéressante. Les données rendues publiques ne précisent pas la répartition hommes-femmes au sein de cette catégorie ; il serait donc imprudent d’en déduire un nombre de femmes. Mais le fait même que les chefs d’unités fassent l’objet d’une évaluation spécifique montre que l’industrie reconnaît de plus en plus la responsabilité professionnelle au sein des équipes et pas seulement la qualité générale de travailleur du secteur.
Cela nous ramène à la question qui devrait rester ouverte après l’annonce des près de 30 % : qu’advient-il après la carte ?
Car la carte n’est pas l’aboutissement.
Elle constitue le début d’une nouvelle étape, dans laquelle les questions deviennent plus difficiles : une femme titulaire d’une carte professionnelle peut-elle construire une carrière durable ? Peut-elle accéder aux postes de décision ? Bénéficie-t-elle des mêmes opportunités professionnelles ? Peut-elle intégrer les spécialités techniques à forte responsabilité ? Peut-elle diriger des unités et des projets ? Et son expérience peut-elle se transformer en véritable valeur économique au sein de l’industrie ?
C’est à ces questions que l’on saura si le chiffre de 29,8 % correspond à une photographie statistique ou à une transformation structurelle.
Le cinéma marocain se trouve aujourd’hui dans une situation particulière : l’industrie elle-même est engagée dans une nouvelle phase de structuration juridique et professionnelle. La réforme entend notamment renforcer l’investissement, l’emploi, l’attractivité du Maroc pour les productions nationales et étrangères ainsi que la compétitivité internationale du secteur.
Plus l’industrie grandira, plus elle aura besoin de ressources humaines qualifiées.
La femme marocaine ne doit donc pas être considérée uniquement comme une bénéficiaire des opportunités créées par cette croissance. Elle peut devenir l’une des composantes essentielles de la capacité du Maroc à disposer d’une main-d’œuvre cinématographique qualifiée, capable de travailler sur de grandes productions et selon les standards internationaux.
C’est pourquoi l’expression « métiers d’hommes » mérite elle-même d’être interrogée.
Le problème n’est peut-être plus que certains métiers seraient difficiles pour les femmes. Il est peut-être plutôt que la société a longtemps défini certains métiers comme masculins avant même de mesurer les compétences des femmes à les exercer.
Sur un plateau, une caméra ne demande pas si la personne qui la porte est un homme ou une femme. Elle enregistre l’image. Une lumière ne demande pas le sexe de celui ou celle qui la règle. Elle éclaire. Un logiciel de montage ne distingue pas une main masculine d’une main féminine. Le film final, lui, ne juge que la qualité du travail.
C’est précisément ce qui donne au cinéma une force particulière : il peut déconstruire les stéréotypes par la pratique et pas seulement par le discours.
Si l’écran a permis, depuis des décennies, à des femmes marocaines de jouer des rôles forts, la nouvelle étape consiste à leur permettre d’investir davantage l’espace où cet écran est fabriqué. Il s’agit d’un passage de la représentation de la femme à son autonomisation professionnelle, de sa présence comme image à sa présence comme professionnelle, experte et décideuse.
Mais l’équité impose également de regarder l’autre face du tableau.
La progression quantitative ne signifie pas automatiquement la disparition des discriminations ou des obstacles. Des travaux consacrés aux violences fondées sur le genre dans le secteur cinématographique marocain ont notamment mis en lumière l’existence de difficultés liées aux violences psychologiques, économiques ou sexuelles, ainsi qu’à la crainte de l’exclusion professionnelle. Ces éléments rappellent qu’accéder à un métier est une chose, garantir un environnement professionnel sûr, équitable et durable en est une autre.
C’est pourquoi le véritable chantier ne s’arrête pas à la carte professionnelle.
Il faut que cette carte devienne une porte d’entrée vers une véritable professionnalisation : des contrats clairs, des conditions de travail équitables, une protection professionnelle, une formation continue, une égalité effective des opportunités et une possibilité réelle d’accéder aux responsabilités.
Et si le Centre cinématographique marocain réussit à faire de la carte professionnelle un instrument de structuration et de professionnalisation du secteur, l’étape suivante devrait être de produire des indicateurs plus précis permettant de mesurer la présence des femmes et des hommes dans chaque spécialité, mais également à chaque niveau de responsabilité.
Car le pourcentage général nous dit combien.
Il ne nous dit pas toujours où, comment et surtout qui décide.
C’est à ce moment-là que la statistique peut commencer à devenir une politique publique.
Les 57 femmes auxquelles la carte a été accordée lors de cette session ne sont donc pas un simple chiffre dans un communiqué administratif. Chacune représente un parcours professionnel, une expérience, des compétences et un travail accompli avant d’obtenir cette reconnaissance officielle.
La reconnaissance de ces parcours signifie que l’industrie cinématographique marocaine commence à considérer davantage les femmes comme une composante de sa structure professionnelle, et non comme une présence complémentaire.
Il faut également relever que les travaux de la session ont été présidés par Mme Amina Lahraoui, par délégation du directeur du Centre cinématographique marocain, avec la participation de représentants des départements gouvernementaux concernés et de personnalités reconnues pour leur expertise et leur compétence dans le domaine cinématographique.
Cette composition traduit elle aussi la nature de la nouvelle étape : une organisation professionnelle dans laquelle l’administration, l’expertise sectorielle et les critères juridiques doivent progressivement remplacer les approches purement administratives.
Au fond, la véritable information n’est peut-être pas que les femmes représentent 29,8 % des bénéficiaires de la carte professionnelle du cinéma.
La véritable information est ailleurs :
la femme marocaine est désormais de plus en plus présente dans l’espace où le film se fabrique, et pas seulement dans celui où le film apparaît.
Le chiffre devient alors un message.
Il dit qu’une industrie cinématographique qui veut devenir une véritable industrie ne peut pas construire son avenir en se privant d’une partie de son potentiel humain. Il dit aussi que la femme marocaine présente dans la réalisation, la production, les métiers techniques et l’administration n’est plus une exception qu’il faudrait justifier, mais une composante normale d’un paysage professionnel qui doit être évalué par la compétence.
Le prochain défi est donc de ne pas s’arrêter au seuil des 30 %.
L’ambition véritable n’est pas de pouvoir annoncer qu’une personne sur trois bénéficiant d’une carte professionnelle est une femme.
L’ambition est d’atteindre le jour où personne ne demandera plus :
combien y a-t-il de femmes dans ce métier ?
Mais où la question deviendra enfin celle qui devrait être au cœur de toute industrie :
Qui est le plus compétent ? Qui est le plus performant ? Et qui est capable de réaliser le film que le Maroc et le monde méritent de voir ?
C’est à ce moment-là seulement que la femme marocaine aura définitivement quitté la catégorie de la « femme qui entre dans les métiers d’hommes », pour rejoindre la seule catégorie qui devrait compter : celle de la professionnelle jugée sur ce qu’elle est capable de créer.


