samedi, août 8, 2026
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Sebta a révélé le mal profond : quand l’État s’est éloigné de la jeunesse, le sport et les maisons de jeunes ont disparu… et le Conseil consultatif est resté bloqué

Sebta n’a pas révélé une crise des frontières… mais l’effondrement d’un système d’encadrement de la jeunesse

Lorsque des milliers de visages jeunes se sont dirigés vers Sebta occupée, beaucoup se sont concentrés sur une question immédiate : comment les appels ont-ils circulé ? Qui les a lancés ? Comment un tel mouvement a-t-il pu prendre une telle ampleur en si peu de temps ? Ces questions sont importantes, mais elles restent centrées sur le moment où la crise a éclaté, et non sur les années qui l’ont préparée. Sebta n’était pas le début de l’histoire, mais son expression provisoire. L’histoire avait commencé bien avant, au fil des années durant lesquelles les institutions censées encadrer la jeunesse, canaliser son énergie et lui offrir un sentiment d’appartenance ont progressivement perdu de leur présence, laissant les jeunes seuls face à l’écran du téléphone, là où les algorithmes sont devenus plus influents que la famille, l’association, l’école ou le club sportif.

Ces événements ont remis au premier plan la revendication d’accélérer la mise en place du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative, institution prévue par l’article 33 de la Constitution et dont la loi organique a été adoptée en 2018, mais qui n’a toujours pas été effectivement installée. Cette revendication ressemble, à première vue, à la reconnaissance implicite d’un besoin institutionnel : celui de disposer d’un organisme capable de comprendre les transformations profondes de la jeunesse et de proposer des politiques publiques susceptibles d’anticiper les crises plutôt que de simplement y répondre après leur déclenchement.

Mais la question que posent les événements est beaucoup plus large que la simple mise en place d’une institution constitutionnelle. Si le Conseil était installé demain, cela suffirait-il à empêcher la répétition de scènes comme celles de Sebta ? Et suffirait-il de produire des rapports et des recommandations lorsque les institutions chargées, dans la réalité quotidienne, d’encadrer les jeunes connaissent elles-mêmes un recul de leur rôle ?

Le problème ne réside pas dans l’absence de diagnostic. Le Maroc n’a jamais manqué d’études ni de rapports consacrés au chômage, à la précarité, à la santé mentale, à la faiblesse de la participation civique, à l’érosion de la confiance dans les institutions ou au sentiment croissant d’un avenir bouché. Des institutions constitutionnelles, des organismes nationaux et des experts ont tiré la sonnette d’alarme depuis des années. Mais le véritable problème est que la connaissance ne s’est pas toujours transformée en politique publique cohérente, et que le diagnostic est resté trop souvent séparé de l’exécution.

C’est pourquoi les événements de Sebta ne devraient pas être lus uniquement comme le résultat d’une campagne numérique ou d’un contexte économique difficile. Ils doivent également être considérés comme le produit d’un long processus de délitement des espaces institutionnels d’encadrement et d’intégration. Une rumeur numérique ne crée pas une crise à partir de rien : elle cherche toujours un terrain favorable pour être crue. Et lorsque des milliers de jeunes ont le sentiment que leur avenir leur échappe, le moindre message leur promettant une issue, même illusoire, peut devenir capable de les mobiliser en quelques heures.

Mais ce que cette crise a surtout révélé, c’est le grand absent du débat public : le sport.

Parler de la jeunesse sans parler du sport revient à ignorer l’un des principaux instruments d’intégration sociale et de construction du sentiment d’appartenance. Dans les pays qui ont réussi à mieux protéger leur jeunesse, le sport n’est pas considéré comme un simple divertissement. Il constitue un outil de formation, de discipline, de socialisation et de prévention. Ces pays ont construit des réseaux d’associations, de clubs, de salles et d’infrastructures où l’enfant et l’adolescent trouvent d’abord un espace pour se construire, avant même d’y chercher une médaille ou une performance.

Au Maroc, le sport continue pourtant de vivre une contradiction profonde. Au lieu de devenir un projet social de grande ampleur, il reste, dans plusieurs disciplines, prisonnier de logiques électorales, de calculs étroits et de problèmes de gouvernance, avec une place encore trop importante accordée aux pratiques de favoritisme et de clientélisme au détriment de l’élargissement de la base des pratiquants. Le résultat est là : malgré la diversité des disciplines et des fédérations, le nombre de pratiquants licenciés reste limité par rapport au potentiel démographique du pays, alors que dans plusieurs pays développés, une seule discipline peut fédérer des centaines de milliers, voire plus d’un million de pratiquants, parce que le sport y est pensé comme un investissement dans l’être humain et non comme la simple administration de compétitions.

Il ne s’agit évidemment pas de nier les efforts considérables accomplis par de nombreux cadres, entraîneurs et associations. Il s’agit plutôt de constater que le modèle dominant demeure trop souvent centré sur la gestion des structures sportives davantage que sur l’élargissement de la pratique. Le succès d’une fédération ne devrait pas être mesuré au nombre de communiqués publiés ni au nombre de réunions tenues, mais au nombre d’enfants qui franchissent chaque soir la porte d’une salle d’entraînement, et au nombre de familles qui trouvent dans le sport un espace de confiance pour leurs enfants.

Cette contradiction apparaît avec une particulière netteté dans les disciplines de combat modernes, telles que le jiu-jitsu brésilien, les arts martiaux mixtes, le kick-boxing ou le muay-thaï. Ces disciplines connaissent une forte expansion dans le monde parce qu’elles ne se limitent pas à fabriquer des champions : elles constituent aussi des espaces d’encadrement pour une large partie de la jeunesse et transmettent des valeurs de discipline, de respect, de maîtrise de soi et de travail collectif. Pourtant, au Maroc, leur potentiel d’intégration n’est pas toujours exploité à la hauteur de ce qu’il pourrait être lorsque les contraintes organisationnelles, les conflits administratifs et les problèmes de gouvernance prennent le dessus sur la logique de développement de la pratique.

La question devient alors différente : combien d’enfants pourraient aujourd’hui être dans une salle de sport si ces espaces étaient plus nombreux, plus accessibles et mieux organisés ? Combien de jeunes auraient pu trouver dans un club sportif une raison de croire en eux plutôt que de chercher un avenir incertain derrière une frontière ?

La même interrogation vaut pour les maisons de jeunes et le mouvement associatif. Pendant des décennies, ces structures ont constitué une véritable seconde école de citoyenneté. Les enfants et les adolescents y découvraient le théâtre, la musique, le sport, le scoutisme, le bénévolat et la vie collective. Ils y apprenaient le dialogue, la discipline, la responsabilité, le travail en groupe et le sentiment d’appartenir à un quartier, à une ville et à un pays.

Aujourd’hui, nombre de ces espaces ont perdu une partie de leur fonction, certains sont fermés ou réduits à une activité minimale, tandis que la jeunesse a migré vers un espace numérique ouvert, sans frontières, sans véritable encadrement et dominé par les algorithmes. Les outils de socialisation ont changé, mais les politiques publiques n’ont pas toujours évolué à la même vitesse.

C’est précisément là que se trouvent les limites d’un simple pari sur le Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative. Si sa création constituerait incontestablement un progrès institutionnel, parce qu’il pourrait produire de la connaissance, proposer des alternatives et évaluer l’impact des politiques publiques, il ne pourrait à lui seul remplacer les terrains de sport, les maisons de jeunes, les associations, les espaces culturels ou les structures d’encadrement qui manquent sur le terrain.

Une recommandation ne peut pas encadrer un enfant. Un rapport ne peut pas lui donner un sentiment d’appartenance. Une réunion ne peut pas fabriquer un citoyen.

Ce dont le Maroc a besoin aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement d’une institution supplémentaire, mais de la reconstruction d’un système complet qui place la jeunesse au cœur des politiques publiques et non à leur périphérie. Un système qui considère le sport, la culture, l’action associative et l’encadrement civique comme des investissements dans la sécurité sociale et nationale, avant même de les considérer comme des secteurs distincts.

Car chaque enfant qui entre dans un stade, une salle de sport, une association ou une maison de jeunes est, en réalité, un enfant qui s’éloigne d’un pas de la rue, du désespoir et de toute proposition susceptible de l’entraîner vers l’inconnu.

Sebta aura donc été un signal d’alarme, mais elle n’aura pas été la cause de la crise. La cause profonde se trouve dans la distance qui s’est progressivement installée entre la jeunesse et les institutions censées l’accompagner. C’est pourquoi la question qui devrait dominer le débat public n’est pas seulement : comment ces jeunes sont-ils arrivés jusqu’à la frontière ?

La véritable question est : où étaient l’école, l’association, la maison de jeunes et le club sportif avant qu’ils n’atteignent cette frontière ?

Car les États ne protègent pas leurs frontières uniquement avec des barrières, des contrôles ou des lois. Ils les protègent d’abord lorsqu’ils donnent à leurs enfants suffisamment de raisons de croire que leur avenir peut commencer à l’intérieur de leur propre pays et non ailleurs.

Et lorsque chaque enfant dispose d’un lieu où apprendre, pratiquer, créer, se dépasser et rêver, la barrière la plus efficace contre la migration désespérée n’est plus seulement celle qui se dresse à la frontière.

C’est le sentiment d’appartenance. C’est la dignité. C’est l’espoir.

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