mercredi, juillet 15, 2026
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«Bouanou : Le plus grave « exploit » du gouvernement : la captation érigée en politique publique et les conflits d’intérêts en mode de gouvernance»

Quand la politique devient une bataille pour la confiance… Que révèlent les critiques d’Abdellah Bouanou contre le gouvernement Akhannouch sur les mutations de l’État et de la société ?

Avant toute lecture politique de ces déclarations, une distinction essentielle s’impose entre les faits établis et les appréciations politiques formulées par Abdellah Bouanou, président du groupe parlementaire du Parti de la Justice et du Développement (PJD). Les propos qu’il avance relèvent d’une lecture critique de l’action gouvernementale et comportent des accusations ainsi que des évaluations qui relèvent du débat démocratique. Elles ne sauraient être présentées comme des faits définitivement établis en l’absence de conclusions émanant des institutions de contrôle compétentes.

Les crises les plus profondes auxquelles un gouvernement peut être confronté ne sont pas toujours celles que mesurent les indicateurs macroéconomiques, les taux de croissance ou le volume des investissements. Les plus préoccupantes sont souvent celles qui s’installent silencieusement dans la relation psychologique entre le citoyen et l’État, lorsque les citoyens commencent à penser que les institutions ne sont plus en mesure de protéger leurs équilibres quotidiens et que les politiques publiques profitent davantage à certains intérêts qu’à l’intérêt général. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’intervention politique d’Abdellah Bouanou, qui dresse un bilan particulièrement sévère du gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch et pose, en réalité, une interrogation bien plus fondamentale qu’un simple jugement sur une équipe gouvernementale : le Maroc traverse-t-il une crise des politiques publiques ou une crise de confiance ?

Bouanou ne limite pas sa critique à un secteur précis ni à une mesure particulière. Il cherche plutôt à construire une lecture globale dans laquelle les mouvements de protestation observés dans différentes régions du pays, qu’il s’agisse des zones rurales, des régions montagneuses ou encore de certaines mobilisations de la jeunesse, ne constituent pas des événements isolés mais les symptômes d’une tension sociale qui s’étend progressivement. Dans cette lecture, la protestation cesse d’être une simple revendication locale pour devenir l’expression d’un sentiment plus profond d’inégalité et de marginalisation.

L’une des affirmations les plus marquantes de son intervention réside dans l’idée selon laquelle la « principale réalisation » du gouvernement aurait été l’installation d’une logique de captation des ressources publiques et de confusion entre pouvoir politique et intérêts économiques privés. Cette formulation traduit une accusation politique selon laquelle les situations de conflits d’intérêts seraient devenues, selon lui, un élément structurant de la gouvernance publique. Si cette appréciation relève naturellement du discours de l’opposition, elle remet néanmoins au centre du débat une question qui traverse depuis plusieurs années la vie publique marocaine : jusqu’où peut aller la coexistence entre responsabilités gouvernementales et intérêts économiques privés sans fragiliser les principes de bonne gouvernance, de transparence et d’égalité devant l’action publique ?

Sur le terrain économique, Bouanou établit un lien direct entre cette analyse et la persistance de la hausse du coût de la vie, en rappelant que, selon plusieurs indicateurs, une très large majorité des ménages marocains se déclarent affectés par la flambée des prix. Au-delà des divergences sur les chiffres ou sur les causes de l’inflation, une réalité s’impose : le pouvoir d’achat est devenu la principale préoccupation des familles marocaines. Le citoyen ne juge pas l’efficacité d’une politique économique à travers les seuls agrégats macroéconomiques ; il la mesure dans son panier alimentaire, dans le prix du carburant, dans le coût des transports, du logement ou dans sa capacité à assurer à sa famille les conditions d’une vie digne.

C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes majeurs de l’économie politique contemporaine : un pays peut afficher une croissance soutenue et attirer des investissements importants tout en voyant se développer un profond sentiment d’insatisfaction sociale si les bénéfices de cette croissance ne sont pas perceptibles dans la vie quotidienne des citoyens. L’écart entre les performances économiques affichées et le ressenti collectif devient alors un facteur d’érosion de la confiance publique, rappelant que la justice dans la répartition des fruits de la croissance est tout aussi essentielle que la croissance elle-même.

À propos des aides publiques accordées au secteur des viandes rouges, Bouanou s’interroge sur leur efficacité réelle et demande l’activation des mécanismes parlementaires de contrôle afin d’évaluer leur impact concret sur les prix. Cette interrogation dépasse le simple affrontement entre majorité et opposition pour rejoindre la philosophie même du contrôle démocratique des finances publiques. Dans un État de droit, l’enjeu ne réside pas uniquement dans l’allocation des ressources budgétaires, mais aussi dans l’évaluation indépendante de leurs résultats, afin de déterminer si les fonds publics ont effectivement produit les effets attendus au bénéfice des citoyens.

Le président du groupe parlementaire revient également sur le dossier des carburants, estimant que les sociétés du secteur réaliseraient des marges qu’il qualifie d’« excessives » et appelant à la création d’une commission d’enquête parlementaire. Indépendamment des divergences d’appréciation sur la réalité de ces marges, ce dossier demeure, depuis la libéralisation des prix des carburants, l’un des sujets les plus sensibles du débat public marocain, tant son impact se répercute sur l’ensemble de la chaîne économique, des coûts de production jusqu’au pouvoir d’achat des ménages.

Sur le plan institutionnel, Bouanou défend une conception du Parlement qui dépasse la simple logique de confrontation numérique entre majorité et opposition. Selon cette vision, le Parlement est avant tout une institution constitutionnelle autonome, investie d’une mission fondamentale de contrôle de l’action gouvernementale à travers les instruments prévus par la Constitution, notamment les commissions d’enquête. Cette approche rappelle que la vitalité d’une institution parlementaire ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges qu’elle détient, mais à sa capacité réelle d’exercer les prérogatives que lui confère l’ordre constitutionnel.

À un autre niveau de lecture, cette intervention peut également être comprise comme une stratégie politique visant à repositionner le Parti de la Justice et du Développement dans le paysage national après son important recul électoral de 2021. En affirmant que les treize députés du parti ne reflètent pas son véritable poids politique, Bouanou adresse un message à la fois à l’opinion publique et à la base militante de son parti : l’influence politique ne se limite pas à la représentation parlementaire ; elle se construit également par la capacité à imposer des thèmes dans le débat public et à porter les préoccupations des citoyens.

Cependant, la véritable question dépasse les acteurs politiques eux-mêmes : comment un État peut-il préserver la confiance de ses citoyens dans un contexte marqué par des pressions économiques et sociales croissantes ? La stabilité d’un pays ne repose pas exclusivement sur ses institutions sécuritaires ou administratives. Elle dépend également de la conviction des citoyens que les règles du jeu économique sont équitables, que les conflits d’intérêts sont effectivement encadrés, que les deniers publics font l’objet d’un contrôle rigoureux et que les politiques publiques produisent des résultats tangibles dans leur vie quotidienne.

En définitive, ce débat politique met en lumière une réalité plus profonde : les prochaines années ne se résumeront pas à une compétition entre une majorité gouvernementale et une opposition parlementaire. Elles seront avant tout une bataille pour la reconquête de la confiance. Dans cette perspective, les gouvernements sont appelés à produire des résultats mesurables et transparents, l’opposition à proposer des alternatives crédibles et réalisables, tandis que les institutions de contrôle, le Parlement et la justice demeurent les véritables garants de la transformation du débat politique en levier de bonne gouvernance plutôt qu’en facteur d’élargissement du fossé entre les citoyens et l’État.

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