Abdellatif Ouahbi et la réforme de la justice : le Maroc est-il à l’aube d’une révolution législative ou d’une confrontation avec ses institutions ?
Toutes les interviews télévisées ne se limitent pas à un simple exercice de questions-réponses. Certaines deviennent de véritables moments politiques, révélant davantage que les communiqués officiels et laissant entrevoir les mécanismes profonds de la décision publique. C’est précisément ce qu’a offert l’entretien accordé par le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, à une chaîne nationale. Plus qu’un bilan de l’action de son département, il y a esquissé une vision globale de la transformation du système judiciaire marocain, tout en adressant des messages à plusieurs destinataires : les magistrats, les avocats, la classe politique et, au-delà, l’opinion publique.
Dès les premières minutes, un élément s’impose avec évidence : Ouahbi refuse d’être perçu comme un simple gestionnaire d’un portefeuille ministériel. Il entend apparaître comme le porteur d’un projet intellectuel et politique, convaincu que le système juridique marocain est arrivé à un stade où les réformes ponctuelles ne suffisent plus. Selon cette lecture, l’État est désormais appelé à repenser la philosophie de la sanction pénale, l’organisation des professions judiciaires ainsi que les rapports entre le pouvoir exécutif et les différents acteurs de la justice. Ce qui est en jeu dépasse donc largement la révision de quelques textes : il s’agit d’une tentative de redéfinition du concept même de justice dans l’État marocain.
Pourtant, ce discours réformateur n’est pas exempt d’une contradiction fondamentale. Chaque fois que le ministre insiste sur la nécessité de construire de larges consensus institutionnels afin de réussir cette transformation, il revient aussitôt à un registre personnel, assumant des convictions tranchées et une disposition manifeste à affronter ceux qu’il considère comme des obstacles à son projet. C’est ici que commence la lecture « entre les lignes ». La véritable question n’est plus seulement ce que Ouahbi souhaite réformer, mais aussi la manière dont il entend conduire cette réforme, et jusqu’où peut aller l’équilibre entre audace politique et impératif de consensus institutionnel.
Le premier terrain où cette tension apparaît concerne la réforme des peines alternatives, présentée par le ministre comme l’un des changements les plus importants du droit pénal marocain depuis plusieurs décennies. À première vue, cette réforme répond à une réalité objective : la surpopulation carcérale, le recours massif à la détention provisoire et le coût humain, social et financier de l’emprisonnement. Mais une lecture plus approfondie révèle une ambition bien plus vaste : il ne s’agit pas seulement de désengorger les prisons, mais de transformer la philosophie même de la peine.
Dans cette perspective, Ouahbi s’éloigne d’une conception où la prison constitue la réponse naturelle à la délinquance. Il défend une approche dans laquelle la sanction doit remplir une fonction sociale, éducative et de réinsertion avant d’être un simple instrument de répression. Ce positionnement rapproche le Maroc des doctrines contemporaines de politique criminelle, qui évaluent l’efficacité de la justice non pas au nombre de personnes incarcérées, mais à sa capacité à réduire la récidive et à favoriser la réintégration des condamnés dans la société.
Cette orientation marque incontestablement une évolution majeure de la pensée législative marocaine. Toutefois, elle soulève une interrogation essentielle : les institutions disposent-elles réellement des moyens nécessaires pour appliquer cette nouvelle philosophie ?
Car remplacer la prison par des travaux d’intérêt général, un suivi thérapeutique obligatoire ou des mécanismes de contrôle alternatif ne relève pas uniquement de la volonté du législateur. Une telle mutation exige un appareil institutionnel solide, des ressources humaines qualifiées, des mécanismes de suivi efficaces et une coordination permanente entre les différents services concernés. Plusieurs intervenants de l’émission ont d’ailleurs souligné cette réalité : la qualité d’un texte de loi, aussi innovant soit-il, ne garantit pas à elle seule la réussite de sa mise en œuvre lorsque les structures d’exécution demeurent insuffisantes.
Cette observation met en lumière l’un des paradoxes récurrents des grandes réformes publiques au Maroc. Bien souvent, la réforme législative progresse plus rapidement que la réforme institutionnelle. Les lois changent en quelques mois, tandis que les pratiques administratives, les cultures professionnelles et les modes de fonctionnement évoluent sur un temps beaucoup plus long. Dès lors, l’écart ne se situe plus seulement entre l’ancien et le nouveau droit, mais entre la norme juridique et sa traduction concrète sur le terrain.
En évoquant les décisions judiciaires, Abdellatif Ouahbi a également rouvert l’un des débats les plus sensibles de la justice marocaine : celui de la sévérité de certaines peines et de la nécessité d’élargir les possibilités offertes aux juges pour individualiser les sanctions grâce aux circonstances atténuantes. Sur le plan juridique, cette réflexion s’inscrit dans un débat international ancien portant sur la proportionnalité entre la gravité de l’infraction et celle de la peine. Mais lorsqu’elle émane du ministre de la Justice, elle acquiert une portée politique beaucoup plus importante.
Le ministre s’est efforcé d’établir une distinction claire entre la critique des textes législatifs et le respect de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Selon lui, ce ne sont pas les magistrats qui sont visés, mais les dispositions légales qu’ils appliquent. En théorie, cette nuance est parfaitement défendable. En pratique, elle ne suffit pas à dissiper les inquiétudes, car les paroles d’un ministre de la Justice ne sont jamais perçues comme celles d’un simple juriste ou d’un responsable politique extérieur au gouvernement. Elles engagent nécessairement l’autorité de l’État.
C’est précisément là que réside l’une des principales tensions du discours de Ouahbi. Il revendique le droit, en tant qu’homme politique, d’exprimer librement ses convictions personnelles, y compris lorsqu’il exerce des responsabilités gouvernementales. En face, une partie du corps judiciaire considère que la fonction ministérielle impose un devoir de réserve plus exigeant, afin d’éviter que des convictions individuelles ne soient interprétées comme une orientation implicite adressée aux juges.
Le débat dépasse donc largement la question des déclarations publiques. Il touche au cœur de l’équilibre institutionnel entre la liberté d’expression d’un responsable politique et l’obligation de préserver, aux yeux de l’opinion, l’indépendance de la justice.
À mesure que l’entretien avançait, il apparaissait ainsi qu’il ne s’agissait plus seulement d’un échange sur des projets de loi. Ce qui se dessinait en filigrane était une interrogation beaucoup plus fondamentale : qui détient aujourd’hui la légitimité pour définir la justice au Maroc ? Le législateur, qui élabore la norme ? Le juge, qui lui donne vie à travers ses décisions ? Ou le ministre, qui prétend incarner la dynamique de réforme ? Derrière cette confrontation d’arguments se profile en réalité une compétition plus profonde autour de la définition même de l’autorité institutionnelle et de la gouvernance de la justice dans le Maroc de demain.


