Akhannouch a-t-il fui avant les élections ? Ou la politique marocaine est-elle entrée dans l’ère de la peur du verdict des urnes ?
Dans les démocraties, la force d’un responsable politique ne se mesure pas uniquement à l’étendue de son pouvoir lorsqu’il gouverne. Elle se mesure surtout à sa capacité à affronter les citoyens lorsque vient l’heure des comptes. Les élections ne sont pas une simple procédure destinée à renouveler les institutions ; elles constituent avant tout un moment de vérité où celui qui a exercé le pouvoir doit répondre à une question fondamentale : qu’a-t-il promis, qu’a-t-il accompli et qu’a-t-il échoué à réaliser ?
C’est dans cette perspective que les débats récents autour de l’absence remarquée d’Aziz Akhannouch au premier plan de la confrontation politique prennent une dimension qui dépasse largement les querelles partisanes. Car derrière les accusations et les contre-accusations se cache une interrogation plus profonde : pourquoi une partie croissante des Marocains semble-t-elle douter de la capacité de la politique à apporter des réponses crédibles aux difficultés de leur quotidien ?
Lors de l’échange entre le journaliste Younes Meskine et le secrétaire général du Mouvement Populaire, Mohamed Ouzzine, une formule a particulièrement retenu l’attention : celle d’un chef du gouvernement qui aurait « fui le moment de la reddition des comptes ». Au-delà du caractère polémique de cette affirmation, l’essentiel réside moins dans le jugement porté sur un homme que dans ce qu’il révèle du rapport actuel entre les citoyens et la chose politique.
Car la question qui se pose aujourd’hui n’est pas seulement celle de savoir si le chef du gouvernement a choisi ou non de s’exposer au verdict électoral. La véritable question est de comprendre pourquoi une telle accusation trouve un écho dans une partie de l’opinion publique. Pourquoi cette idée paraît-elle crédible aux yeux de nombreux citoyens ?
Pour répondre à cette interrogation, il faut revenir au contexte économique et social qui marque le Maroc depuis plusieurs années. Les ménages font face à une pression continue sur leur pouvoir d’achat. L’augmentation des prix des produits de consommation, les tensions sur les marchés, les difficultés d’accès à l’emploi et l’incertitude économique ont progressivement installé un climat de frustration qui dépasse les simples débats politiques.
Certes, une partie de ces difficultés est liée à des facteurs internationaux : les conséquences de la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales ou encore les tensions géopolitiques qui affectent les marchés de l’énergie et des matières premières. Mais pour le citoyen ordinaire, ces explications macroéconomiques importent peu. Ce qui compte, c’est le prix qu’il paie au marché, le coût de son panier alimentaire et la capacité de son revenu à couvrir les besoins de sa famille.
C’est précisément dans ce contexte que les débats autour des mécanismes de soutien public ont pris une ampleur particulière. Chaque hausse des prix ravive les interrogations sur l’efficacité des milliards de dirhams mobilisés sous différentes formes d’aides, de subventions ou d’incitations économiques. Et lorsque les effets concrets ne sont pas visibles dans la vie quotidienne, les chiffres cessent d’être rassurants pour devenir des sources de suspicion.
La polémique autour du soutien à l’importation des ovins et de la viande rouge illustre parfaitement cette dynamique. Le gouvernement affirme avoir agi pour garantir l’approvisionnement du marché national et limiter la flambée des prix. L’opposition, quant à elle, réclame davantage de transparence, d’évaluation et de contrôle. Mais au fond, le débat dépasse largement cette seule question sectorielle.
Ce qui est réellement en jeu, c’est la confiance dans les mécanismes de contrôle et de gouvernance. Les citoyens veulent savoir comment l’argent public est dépensé, qui en bénéficie réellement et quels résultats sont obtenus. Ils ne cherchent pas seulement des chiffres ; ils réclament des preuves.
C’est là que surgit une problématique plus profonde encore : celle du rôle des institutions chargées de garantir l’équilibre démocratique. Les commissions parlementaires, les organes de contrôle, les autorités de régulation et les institutions de gouvernance sont censés jouer un rôle essentiel dans la préservation de la confiance publique. Pourtant, lorsque leurs interventions ne produisent pas de réponses claires aux yeux de l’opinion, le doute s’installe.
Le débat actuel révèle ainsi une crise qui dépasse les clivages entre majorité et opposition. Il met en lumière une inquiétude plus fondamentale : la crainte que le lien entre le vote et le changement concret ne soit en train de s’affaiblir.
Car l’abstention politique ne naît pas de l’absence d’élections. Elle naît lorsque les citoyens cessent de croire que leur participation peut modifier le cours des choses. Le danger pour une démocratie n’est pas que les électeurs choisissent un camp plutôt qu’un autre ; il réside dans le moment où ils commencent à penser que leur choix n’a plus d’importance.
Le Maroc a pourtant engagé, depuis plus d’une décennie, un processus institutionnel fondé sur le principe de la responsabilité et de la reddition des comptes. La réforme constitutionnelle de 2011 a renforcé le rôle du chef du gouvernement et consolidé la légitimité des institutions élues. L’ambition était claire : rapprocher davantage le citoyen du processus décisionnel et donner un sens concret à son vote.
Mais les textes, aussi ambitieux soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls. Les constitutions sont jugées non pas dans les livres, mais dans la réalité vécue. Elles se mesurent à la qualité des services publics, à l’accès à l’emploi, à la protection du pouvoir d’achat et à la capacité des institutions à répondre aux préoccupations quotidiennes des citoyens.
C’est pourquoi les critiques adressées aujourd’hui au gouvernement trouvent un terrain favorable. Mais l’analyse serait incomplète si elle se limitait à la seule majorité. Car l’opposition est elle aussi confrontée à une interrogation essentielle : est-elle parvenue à proposer une alternative suffisamment crédible et mobilisatrice ?
Une démocratie ne vit pas uniquement de la critique du pouvoir. Elle repose également sur la capacité des forces alternatives à convaincre qu’un autre chemin est possible. Lorsque les citoyens ne perçoivent plus clairement les différences entre les projets proposés, la lassitude politique gagne du terrain.
Ainsi, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Aziz Akhannouch a réellement « fui » ou non la confrontation politique. Cette affirmation relève du débat partisan et chacun l’interprétera selon ses convictions. La question essentielle est ailleurs : pourquoi une partie de la société est-elle aujourd’hui prête à croire à ce récit ?
La réponse se trouve probablement dans l’accumulation des frustrations, dans l’écart grandissant entre les attentes et les résultats perçus, ainsi que dans le sentiment que les difficultés du quotidien avancent plus vite que les solutions politiques.
Une démocratie ne s’affaiblit pas lorsque les partis s’opposent. Elle s’affaiblit lorsque les citoyens cessent de s’intéresser à leurs affrontements. Les élections ne perdent pas leur sens lorsqu’un parti gagne ou perd ; elles le perdent lorsque l’électeur a le sentiment que le résultat ne changera rien à sa vie.
À l’approche des prochaines échéances électorales, le véritable défi pour l’ensemble de la classe politique marocaine ne sera donc pas simplement de conquérir des voix. Il sera de reconquérir la confiance.
Car le Maroc n’a pas seulement besoin d’une majorité plus forte ou d’une opposition plus offensive. Il a besoin de citoyens convaincus que leur bulletin de vote demeure un instrument de changement réel.
Et c’est peut-être là la question la plus décisive de toutes : si les citoyens commencent à douter des promesses, qui parviendra demain à leur redonner foi dans l’utilité même de participer au jeu démocratique ?


