Ce qui retient l’attention dans la publication du comédien et réalisateur Ali Chtouki n’est pas seulement la critique adressée à ceux qui se sont mobilisés pour défendre la commission d’aide au cinéma. C’est surtout le vocabulaire employé pour décrire les rapports de force qui traversent aujourd’hui le paysage cinématographique marocain. Lorsqu’un acteur issu du secteur lui-même évoque des « intérêts étroits », des « alliances de circonstance » ou encore une forme de « rente culturelle », le débat cesse d’être une simple controverse autour d’une commission ou d’une personnalité. Il devient le symptôme d’un malaise plus profond qui interroge les mécanismes de gouvernance culturelle et la manière dont sont distribuées les ressources publiques destinées à la création.

D’un point de vue journalistique, l’intérêt de cette prise de position ne réside pas tant dans la véracité ou non des accusations formulées que dans ce qu’elle révèle du climat qui règne au sein du milieu cinématographique. Car lorsqu’un professionnel du secteur choisit d’exprimer publiquement un tel niveau de défiance, cela traduit l’existence d’une fracture qui dépasse largement le cadre d’un désaccord ponctuel. Derrière les réactions, les communiqués de soutien et les prises de parole successives se dessine une question fondamentale : qui détient aujourd’hui la légitimité de définir l’avenir du cinéma marocain ?
Depuis plusieurs années, les débats autour du soutien public au cinéma reviennent de manière récurrente. Chaque nouvelle commission, chaque sélection de projets et chaque répartition des subventions suscitent des interrogations sur les critères adoptés, la transparence du processus et la capacité du système à garantir l’égalité des chances entre les différentes générations de créateurs. Pourtant, ces interrogations ne trouvent que rarement un espace serein de discussion. Elles débouchent souvent sur des confrontations où la critique est perçue comme une attaque contre le secteur lui-même, tandis que la défense du système en place est interprétée par d’autres comme la protection d’intérêts acquis.
C’est précisément cette polarisation que semble mettre en lumière la publication d’Ali Chtouki. D’un côté, ceux qui considèrent que les critiques adressées aux mécanismes de soutien fragilisent l’image du cinéma national et portent atteinte à des professionnels dont les parcours artistiques sont reconnus. De l’autre, ceux qui estiment que la véritable menace ne réside pas dans la critique mais dans l’absence d’un débat transparent sur l’utilisation des fonds publics et sur l’efficacité des politiques culturelles mises en œuvre.
La question devient alors plus large que le seul champ cinématographique. Elle touche à la relation entre les institutions et les citoyens, entre la gestion de l’argent public et le droit à la reddition des comptes. Car dans toute politique financée par la collectivité, la transparence n’est pas un luxe ni une faveur accordée au public. Elle constitue une condition essentielle de la confiance. Plus les mécanismes de décision sont clairs et compréhensibles, moins les soupçons trouvent un terrain favorable pour prospérer.
Ce qui apparaît également à travers cette controverse, c’est la difficulté persistante à distinguer la critique d’un mécanisme de la remise en cause des personnes qui l’incarnent. Dans les systèmes institutionnels les plus solides, les responsables passent mais les règles demeurent ouvertes à l’évaluation et à l’amélioration. Lorsque toute interrogation sur le fonctionnement d’une structure est vécue comme une attaque personnelle ou comme une menace contre l’ensemble du secteur, cela traduit souvent une fragilité institutionnelle plus profonde.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le cinéma est, par essence, un art du questionnement. Il explore les zones d’ombre de la société, interroge les pouvoirs établis et ouvre des espaces de réflexion critique. Il semble donc légitime que cette même culture du questionnement puisse également s’appliquer à ses propres mécanismes internes, sans que cela soit automatiquement assimilé à une entreprise de déstabilisation.
Ainsi, la portée de la publication d’Ali Chtouki dépasse largement le cadre d’une polémique passagère. Elle agit comme un révélateur d’un débat plus vaste sur la gouvernance culturelle, sur la place du mérite dans l’accès aux soutiens publics et sur la capacité des institutions à renforcer la confiance au sein du secteur artistique. Plus encore, elle met en évidence l’existence d’attentes fortes chez une partie des professionnels qui aspirent à voir s’ouvrir un espace de discussion dépassionné, où les arguments prendraient le pas sur les réflexes de défense ou les logiques d’alignement.
Au fond, la question que soulève cet épisode n’est pas de savoir qui a raison ou tort dans cette controverse. La véritable interrogation est peut-être ailleurs : un secteur culturel peut-il se renouveler sans accepter la critique de ses propres mécanismes ? Car si le cinéma a pour vocation de questionner la société, il lui appartient aussi de démontrer qu’il est capable de se questionner lui-même.


