À chaque été, la même scène se répète dans les aéroports et les ports du Maroc. Des valises chargées, des voitures immatriculées à l’étranger, des familles ayant traversé des milliers de kilomètres pour retrouver les villages et les villes qu’elles ont quittés depuis des années, parfois des décennies. Pourtant, l’État ne considère plus les Marocains du monde comme de simples visiteurs saisonniers ou une source de transferts de devises soutenant les réserves en monnaie étrangère. Ils sont désormais présentés comme une force d’investissement capable de redessiner une partie de la carte économique du Royaume.
Ce changement de regard a été clairement exprimé par le ministre délégué chargé de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, Karim Zidane, qui a souligné devant le Parlement que la diaspora marocaine dispose de compétences, de capitaux et de réseaux internationaux lui permettant d’être un véritable partenaire stratégique du développement, et non une simple caisse de transferts financiers. Mais derrière ce discours, une question centrale demeure : le Maroc est-il réellement passé d’une économie fondée sur les transferts migratoires à une économie capable de transformer ces flux en investissements productifs et en savoir-faire mobilisable ?
Pendant des décennies, les Marocains du monde ont été principalement associés aux transferts financiers. Les données officielles montrent que ces transferts constituent aujourd’hui l’une des principales sources de devises du pays, dépassant parfois les recettes de secteurs économiques stratégiques. Pourtant, ces flux, aussi importants soient-ils, restent limités s’ils ne se transforment pas en investissements créateurs de richesse, d’emplois et de développement territorial.
C’est dans ce contexte que le gouvernement mise aujourd’hui sur une hausse de la part des investissements des Marocains du monde à 30 % des investissements privés, en s’appuyant sur la nouvelle Charte de l’investissement et ses mécanismes incitatifs fiscaux et administratifs. Mais l’enjeu ne se limite pas aux chiffres. Il concerne surtout la nature même de ces investissements. Les Marocains résidant à l’étranger diffèrent de l’investisseur classique recherchant prioritairement la rentabilité dans les grands pôles économiques. Ils investissent souvent avec une dimension affective et sociale forte, privilégiant leurs régions d’origine, y compris les zones rurales, montagneuses ou oasiennes, moins attractives économiquement.
Cependant, cette orientation institutionnelle, malgré ses promesses de dispositifs d’accompagnement et de points de contact dans les Centres régionaux d’investissement, ouvre en profondeur une question politique plus sensible que les seuls indicateurs économiques. L’État, qui mise sur une contribution accrue de la diaspora et qui considère ses transferts comme un pilier de l’équilibre macroéconomique, semble adopter une approche sélective : une reconnaissance pleine de leur rôle économique, mais un silence persistant sur la question de leur pleine représentation politique au sein des institutions.
C’est là que se dessine une contradiction difficile à ignorer : comment demander à la diaspora d’être un partenaire stratégique du développement économique tout en maintenant, dans une certaine mesure, un débat limité sur sa représentation politique au Parlement et dans les instances décisionnelles ? Comme si la citoyenneté pouvait être fragmentée entre une ouverture économique totale et une prudence politique persistante.
Cette tension devient encore plus visible lorsque ce discours émane de responsables eux-mêmes issus de la diaspora, qui appellent à mobiliser les transferts et les investissements sans que cela ne s’accompagne d’un débat institutionnel clair sur la traduction politique de cette présence massive des Marocains du monde dans la vie nationale. L’image qui en résulte est celle d’un État qui accueille pleinement les capitaux, tout en restant réservé face à l’idée d’une représentation politique équivalente.
Ainsi, la question dépasse le simple cadre technique de l’investissement. Elle renvoie à une interrogation plus profonde sur la citoyenneté à l’ère de la mondialisation : les Marocains du monde sont-ils destinés à rester principalement une réserve économique au service du pays, ou doivent-ils être reconnus comme des acteurs politiques à part entière, pleinement intégrés dans la production de la décision nationale ? Entre ces deux options se joue l’équilibre futur de la relation entre l’État et sa diaspora.
Dans ce contexte, le ministre délégué chargé de l’Investissement a indiqué que des mécanismes de communication permanente ont été mis en place avec les investisseurs marocains à travers le monde afin de les informer des opportunités disponibles dans les différentes régions du Royaume.
Concernant les structures d’accueil et d’accompagnement, des cellules spécialisées ont été créées au sein de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations, avec la désignation de points focaux dédiés aux Marocains du monde au sein des Centres régionaux d’investissement, ainsi que l’organisation de rencontres régulières, notamment en Espagne, en France et en Italie, pour promouvoir les opportunités régionales et les incitations prévues par la Charte de l’investissement.
La députée Aïcha El Karji, du groupe socialiste-opposition fédérale à la Chambre des représentants, a toutefois critiqué cette approche, estimant que certaines initiatives à l’étranger restent marquées par une logique partisane et ne prennent pas suffisamment en compte l’ensemble des Marocains du monde ni les difficultés administratives qui freinent leurs projets.
Par ailleurs, le ministre a rappelé que la nouvelle Charte de l’investissement vise une enveloppe globale de 380 milliards de dirhams pour renforcer l’attractivité du Royaume et soutenir les investissements dans toutes les régions.
Il a également indiqué que les projets approuvés devraient contribuer à la création de plus de 201 000 emplois, ainsi qu’à environ 13 700 emplois directs et indirects dans le cadre du soutien aux petites et moyennes entreprises.
Au final, le véritable enjeu dépasse les chiffres et les dispositifs annoncés : il s’agit de redéfinir la place des Marocains du monde dans l’équation nationale, non seulement comme source de financement, mais comme composante citoyenne à part entière, où se rejoignent dimensions économiques et droits politiques dans une vision plus équilibrée de l’appartenance et de l’État.


