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« Farrakchia Gate » : comment les lobbies du marché ont englouti 76 milliards de dirhams pendant que la viande devenait un luxe pour les Marocains

Au Maroc, certaines crises ne commencent ni dans les ministères ni dans les rapports officiels, mais au marché. Devant un étal de viande, dans le silence gêné d’un père de famille qui demande le prix du kilo avant de repartir sans acheter, dans la phrase d’un éleveur qui avoue avoir vendu son dernier troupeau parce qu’il ne pouvait plus payer l’alimentation animale. C’est précisément à partir de cette réalité quotidienne que le débat lancé par le journaliste Younes Maskine, aux côtés de Youssef El Hairch et de plusieurs intellectuels et militants marocains, a tenté de démonter la mécanique cachée derrière ce que beaucoup appellent désormais « Farrakchia Gate ».

Le débat ne portait pas uniquement sur la hausse des prix de la viande. Il essayait surtout d’expliquer comment l’État marocain a pu mobiliser, directement ou indirectement, près de 76 milliards de dirhams sous forme de soutien, d’exonérations fiscales et douanières, d’aides à l’importation, de subventions au transport et à l’alimentation du bétail, alors que les citoyens continuaient à acheter la viande à des prix dépassant parfois 120 dirhams le kilo.

C’est là que le débat a quitté le terrain du simple “coût de la vie” pour entrer dans quelque chose de plus profond : la structure même du marché marocain.

Durant l’émission, Youssef El Hairch a insisté sur un point essentiel : une grande partie de ces milliards ne correspondait pas à des aides visibles distribuées directement aux citoyens. Il s’agissait surtout de mécanismes invisibles : suppression de droits de douane, exonérations fiscales, prise en charge de certains coûts logistiques, soutien aux importateurs de bétail et aux importateurs d’aliments pour animaux. En d’autres termes, l’État réduisait le coût économique de l’importation afin d’inonder le marché et faire baisser les prix.

Mais une question revenait constamment : si les coûts ont baissé pour les importateurs, pourquoi les prix n’ont-ils pas réellement baissé pour les consommateurs ?

La réponse esquissée durant le débat est brutale : parce que le marché marocain de la viande n’est pas un marché parfaitement concurrentiel. Entrer dans ce secteur nécessite un capital important, des réseaux logistiques, des capacités de stockage, des relations commerciales internationales et un accès privilégié aux circuits de distribution. Lorsque l’État ouvre les importations, ce ne sont pas les petits éleveurs ruraux qui en profitent réellement, mais des acteurs économiques déjà puissants.

C’est ici que la discussion devient essentielle pour comprendre “la règle du jeu”. Le citoyen croit souvent que la baisse des taxes signifie automatiquement une baisse des prix. Or, dans un marché concentré entre quelques grands opérateurs, les exonérations peuvent simplement augmenter les marges bénéficiaires sans produire une baisse proportionnelle pour le consommateur final.

Le débat a ainsi montré comment chaque maillon de la chaîne — importation, transport, stockage, abattage, distribution, vente — ajoute sa propre marge. Lorsque peu d’acteurs contrôlent ces maillons, le marché cesse de fonctionner comme un espace de libre concurrence et devient un système où la capacité à contrôler l’offre devient plus importante que la logique réelle du marché.

L’un des aspects les plus marquants du débat fut également la question des petits éleveurs marocains. Les intervenants ont expliqué que les politiques actuelles n’ont pas seulement échoué à réduire les prix ; elles ont aussi accéléré la disparition des petits producteurs ruraux. Entre sécheresse, flambée des prix des aliments pour bétail et baisse du pouvoir d’achat, beaucoup d’éleveurs ont quitté le secteur. Le paradoxe est cruel : pendant que l’État injectait des milliards pour “sauver le marché”, la base sociale traditionnelle de l’élevage marocain s’effondrait progressivement.

Le débat a également pris une dimension politique. À plusieurs reprises, les participants ont posé une question lourde : qui contrôle réellement l’utilisation de l’argent public ? Le Parlement ? Les institutions de régulation ? Le Conseil de la concurrence ? Ou bien le marché est-il devenu plus puissant que les mécanismes de contrôle eux-mêmes ?

L’une des phrases les plus fortes prononcées durant cette rencontre évoquait non seulement “la normalisation de la corruption”, mais surtout “la normalisation de l’absence de lutte contre la corruption”. Cette nuance est fondamentale. Car selon les intervenants, le problème n’est plus uniquement l’existence de privilèges ou de réseaux d’influence, mais le fait que la société commence à considérer cela comme normal.

Cette banalisation se reflète aussi dans le rapport psychologique des Marocains aux prix. Lorsque le kilo de viande est passé de 70 à 90 dirhams, cela semblait choquant. Puis 100 dirhams sont devenus “acceptables”. Ensuite, 120 dirhams ont fini par apparaître comme une nouvelle normalité. Le débat montre ainsi comment les sociétés s’habituent progressivement à l’inflation, jusqu’à oublier les prix d’avant-crise.

Le gouvernement, de son côté, défend une autre lecture. Les autorités affirment que ces aides ont permis d’éviter une explosion encore plus forte des prix et de préserver partiellement le cheptel national. Mais cette logique technocratique entre en collision directe avec l’expérience quotidienne des citoyens, qui ne comparent pas les prix actuels à des scénarios théoriques pires, mais simplement à ce qu’ils payaient réellement il y a quelques années.

Au fond, ce débat ne parlait pas seulement de viande ou d’importation. Il parlait du Maroc lui-même. D’un modèle économique où l’État injecte des milliards dans des marchés de plus en plus concentrés, tandis que le citoyen ordinaire a le sentiment de ne plus voir les effets réels de cet argent dans sa vie quotidienne.

Et c’est peut-être pour cela que cette affaire a pris une telle ampleur. Parce qu’au-delà des chiffres, elle a révélé une fracture plus profonde : un pays où les citoyens entendent parler de milliards de dirhams dépensés en leur nom, alors qu’eux-mêmes continuent à manger moins, payer plus, et regarder un marché qui semble fonctionner pour ceux qui maîtrisent ses règles invisibles.

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