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70 milliards de dirhams, un plateau télé et un État en panne de vérité

Au Maroc, certaines crises ne commencent pas dans la rue, mais par une phrase prononcée en direct, ou par un chiffre lancé dans un studio de télévision avant de sembler n’être qu’un détail passager… puis de devenir soudainement une fenêtre ouverte sur des dysfonctionnements bien plus profonds au sein de l’État, des médias et du système politique lui-même. C’est presque exactement ce qui s’est produit lors de l’émission ayant réuni le journaliste Youssef Belhissi et Rachid Talbi Alami, lorsque la question du soutien à l’importation des moutons et du bétail s’est transformée en un moment politico-médiatique qui a révélé davantage qu’il n’a expliqué, et exposé davantage qu’il n’a clarifié.

En apparence, le débat ressemblait à une simple confrontation télévisée autour d’un chiffre choc : « 70 milliards de dirhams », présentés comme le coût du soutien public direct et indirect lié à l’importation des moutons, du bétail et de la viande. Mais derrière ce chiffre, une crise plus profonde avançait silencieusement : une crise de compréhension, une crise de confiance, et une crise dans la manière même dont fonctionne le débat public au Maroc.

Ce qui a marqué cette émission, ce n’était pas seulement le chiffre lui-même, mais la façon dont l’échange a été conduit. Beaucoup ont remarqué que Youssef Belhissi, souvent plus incisif face à certaines figures de l’opposition ou à d’anciens ministres, semblait cette fois moins agressif face à l’un des principaux visages du pouvoir politique et institutionnel du pays. Dès lors, la question ne concernait plus uniquement le contenu des interrogations, mais aussi la distance que le journaliste choisissait d’instaurer avec son invité. Car le public marocain ne se contente plus d’écouter les réponses ; il observe désormais le ton des questions, la brutalité des interruptions, les silences, ceux que l’on met en difficulté et ceux à qui l’on laisse le temps de reconstruire calmement leur propre récit.

Lorsque le chiffre des « 70 milliards de dirhams » a été évoqué, le malaise est apparu des deux côtés. Le journaliste l’a utilisé dans une logique de choc médiatique, sans réellement proposer une déconstruction économique et technique capable d’expliquer au téléspectateur comment un tel coût est calculé. En face, Rachid Talbi Alami a traité ce montant davantage comme une exagération ou une erreur journalistique que comme une occasion d’ouvrir un débat transparent sur l’argent public. Soudainement, la question n’était plus : « Où est passé l’argent ? », mais : « Le chiffre est-il exact ? ». Et c’est ainsi que le cœur du problème s’est perdu dans une bataille autour des méthodes de calcul, au lieu d’une remise en question des politiques elles-mêmes.

Mais le plus inquiétant reste peut-être le fait que cette émission a révélé la fragilité de la culture économique et politique au sein d’une partie des élites qui façonnent le débat public. Car le soutien public ne se résume pas à des sommes directement versées par l’État ; il comprend aussi les exonérations fiscales et douanières ainsi que les pertes indirectes supportées par les finances publiques. Ce sont des mécanismes techniques qui exigent un véritable journalisme d’investigation et des institutions capables de fournir des données transparentes à l’opinion publique. Pourtant, ce qui est apparu à l’écran relevait d’une autre logique : un journaliste à la recherche d’un impact médiatique immédiat, un responsable politique soucieux de protéger l’image du gouvernement, et un citoyen totalement absent de l’équation.

Le citoyen marocain qui entend parler de milliards de dirhams dépensés ne cherche pas à entrer dans les subtilités de la comptabilité publique ou du langage macroéconomique. Il veut une réponse simple : pourquoi les prix restent-ils élevés ? Pourquoi n’a-t-il pas ressenti de baisse du prix de la viande ? Qui a réellement bénéficié de ce soutien ? Mais au lieu d’obtenir des réponses, il s’est retrouvé face à un débat confus, passant des chiffres aux justifications politiques, puis de l’évaluation des politiques publiques à la contestation de la manière dont les données sont présentées.

C’est précisément ici qu’est apparue une crise plus profonde qu’un simple dossier économique : une crise de confiance envers les institutions. Car lorsqu’un téléspectateur voit un journaliste incapable de démonter précisément le chiffre qu’il avance, et un responsable politique répondre au chiffre plutôt qu’au fond du problème, il finit par avoir le sentiment que la vérité elle-même se perd dans le bruit médiatique. Et c’est sans doute l’une des choses les plus dangereuses qui puissent arriver à une société : que le citoyen perde confiance non seulement dans les responsables politiques, mais aussi dans la capacité des médias et des institutions à produire une vérité claire et crédible.

Ce qui a encore renforcé la sensibilité du débat, c’est que ses répercussions ne se sont pas arrêtées à l’émission elle-même. Elles se sont prolongées à travers les commentaires et analyses qui ont suivi, notamment la lecture proposée par حميد المهداوي, qui a tenté de relier la polémique autour du soutien public à une problématique plus large : la crise de confiance qui traverse aujourd’hui le paysage marocain. Dans son analyse, il ne s’agissait pas uniquement du chiffre des « 70 milliards de dirhams », mais d’un sentiment grandissant chez une partie de l’opinion publique selon lequel les grandes affaires du pays sont devenues si imbriquées qu’il devient difficile pour le citoyen de distinguer ce qui relève du politique, du médiatique ou du judiciaire.

À partir de là, le débat parallèle à l’émission a glissé du dossier des subventions vers d’autres questions : les fuites, la protection des données personnelles, les tensions entre institutions… comme si tous ces dossiers convergeaient vers une même sensation collective : celle d’un État qui ne produit plus autant de certitudes et de sérénité qu’il ne produit de doutes et d’interrogations suspendues. Le citoyen qui observe cette accumulation quotidienne de polémiques ne voit plus seulement un gouvernement qui défend ses choix ou une opposition qui les critique ; il voit désormais un système entier où le pouvoir, les médias et la justice semblent s’entremêler au point qu’il devient difficile de savoir où s’arrête la vérité et où commencent les calculs politiques ou médiatiques.

Durant l’entretien, Rachid Talbi Alami a tenté de défendre l’idée d’une « majorité confortable », estimant que la stabilité institutionnelle était nécessaire pour faire passer les réformes. Mais derrière ce discours flottait silencieusement une autre interrogation : cette majorité numérique est-elle devenue une force qui affaiblit réellement le contrôle parlementaire ? Et le Parlement est-il encore capable de demander des comptes à un gouvernement dominé par le même parti que celui auquel appartient le président de l’institution législative ?

Plus frappant encore, Talbi Alami a tenté à plusieurs reprises de déplacer le débat vers les « coulisses », les commissions et les compromis internes, comme pour suggérer que ce qui apparaît dans les séances publiques n’est que l’étape finale de décisions déjà élaborées loin du regard de l’opinion publique. C’est ici qu’apparaît l’un des grands paradoxes de la politique marocaine : le citoyen regarde le Parlement à la télévision comme un espace de confrontation démocratique, alors qu’une grande partie des véritables décisions semble se construire dans des salles de négociations fermées.

Au milieu de tout cela, les médias eux-mêmes ont semblé faire partie du problème plutôt que de simplement le raconter. Car la question que beaucoup de Marocains ont retenue après cette émission n’était pas seulement : « Le soutien représentait-il réellement 70 milliards ? », mais aussi : « Les médias marocains conservent-ils encore la même audace et la même distance critique face à tous les centres de pouvoir ? » Ou bien certains entretiens sont-ils désormais conduits davantage dans une logique de préservation des équilibres que dans une véritable recherche de vérité ?

Au final, cette séquence n’a pas seulement révélé le malaise d’un journaliste ou l’embarras d’un responsable politique. Elle a mis en lumière quelque chose de bien plus grave : le vide intellectuel et analytique qui semble progressivement engloutir le débat public marocain. Car un État qui veut convaincre ses citoyens de la pertinence des réformes a besoin d’institutions capables de produire de la clarté, de médias capables d’expliquer plutôt que de choquer, et de responsables politiques capables de discuter du fond des crises au lieu de se concentrer sur leur mise en scène.

Car le plus inquiétant dans toute cette affaire n’était peut-être pas le chiffre des « 70 milliards de dirhams », mais ce sentiment collectif laissé après la fin de l’émission : celui que le Maroc ne traverse plus seulement une crise du coût de la vie ou une crise politique, mais qu’il s’approche progressivement d’une crise de confiance globale, où le citoyen ne sait plus vraiment qui détient la vérité… ni même comment celle-ci se calcule.

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