Dans la politique comme sur un ring, les combats ne se gagnent pas toujours dans l’arène, mais parfois face aux caméras, lorsque la moindre phrase devient une mise à terre symbolique et que le débat télévisé se transforme en véritable test public de sang-froid, de maîtrise du discours et de contrôle de l’image. C’est précisément ce qui s’est dessiné lors du dernier épisode de l’émission “Pour parler encore” diffusée sur Société Nationale de Radiodiffusion et de Télévision (SNRT), où le secrétaire général du Mouvement Populaire, Mohammed Ouzzine, s’est retrouvé face à un dispositif d’interrogation politique dense, avant de ressortir de l’échange entouré de nouvelles zones d’ombre.
Dès les premières minutes, le ton était donné. Les questions n’étaient pas neutres, ni superficielles, mais directement ancrées dans des dossiers sensibles suivis de près par l’opinion publique : réforme du droit de grève, contrôle parlementaire, commissions d’enquête, et surtout la relation complexe entre les partis politiques et le ministère de l’Intérieur dans le cadre des investitures électorales. L’entretien, censé offrir une lecture claire des positions du parti et de ses évolutions récentes, a progressivement glissé vers un face-à-face tendu entre l’invité et le journaliste.
C’est dans ce climat que la séquence la plus commentée est apparue, lorsque Mohammed Ouzzine a évoqué publiquement le nom de Mustapha Lkhsem en affirmant qu’il ferait l’objet de “cinq poursuites judiciaires”. Une phrase courte, mais politiquement lourde, perçue par certains comme une tentative de coup d’arrêt symbolique dans un contexte où Lkhsem s’est imposé ces dernières années comme une figure locale à forte visibilité et à capital populaire croissant dans la région de Sefrou.
Mais ce qui pouvait ressembler à une offensive maîtrisée s’est rapidement transformé en séquence défensive. Au fil des questions, la ligne argumentative s’est fragilisée, laissant apparaître des réponses parfois incomplètes, parfois hésitantes, face à des interrogations portant sur des choix parlementaires, sur les mécanismes de contrôle interne du parti ou encore sur les consultations autour des investitures. À certains moments, la tension était telle que l’échange a semblé pouvoir basculer, révélant une difficulté à maintenir une cohérence discursive sous pression.
Dans ce contexte, l’impression dominante chez une partie des téléspectateurs est celle d’un déséquilibre entre le discours politique et les attentes actuelles de l’opinion, devenue plus exigeante, plus attentive aux détails et moins réceptive aux réponses générales ou émotionnelles. L’intervention n’a donc pas seulement exposé un responsable politique, elle a aussi révélé une fragilité plus structurelle dans la communication du parti.
أوزين تحت ضغط الكاميرا… ومن وصفهم بـ«مكلّفين بمهمة» يفتحون مواجهة بين الخطاب السياسي وصلابة السؤال في التلفزة العمومية pic.twitter.com/CPlgsjPG9a
— المغرب الآن Maghreb Alan (@maghrebalaan) May 15, 2026
En parallèle, le rôle du journaliste Youssef Belhissi a été lui aussi placé au centre du débat. Figure connue du paysage médiatique, il traîne un parcours professionnel marqué par des épisodes controversés, notamment son éviction de Medi1TV après avoir exprimé sa solidarité avec des collègues lors d’un mouvement de grève. Il a ensuite connu une expérience au sein de la primature durant la période de Saad Eddine El Othmani, avant de quitter le Parti de la Justice et du Développement. Ce parcours alimente aujourd’hui, chez certains observateurs, un débat récurrent sur la frontière entre trajectoire politique personnelle et exigence de neutralité dans l’audiovisuel public.
Mais au-delà de la séquence télévisée elle-même, une autre lecture émerge : celle des recompositions internes au sein du Mouvement Populaire, notamment dans la circonscription de Sefrou. Des informations relayées dans les milieux politiques évoquent une orientation du parti vers la désignation de Mohammed Bousta comme tête de liste, au détriment de Mustapha Lkhsem. Un choix qui ne relève pas seulement de la procédure interne, mais qui traduit aussi une volonté de repositionnement stratégique face aux équilibres locaux.
Ce basculement potentiel ouvre une série d’interprétations politiques. D’un côté, il reflète la volonté du parti de miser sur un profil perçu comme plus institutionnel et plus structuré sur le plan de la gestion locale. De l’autre, il met en lumière la montée en puissance de figures politiques atypiques, capables de construire leur propre base électorale en dehors des circuits classiques, notamment grâce à la notoriété médiatique et à la communication directe avec les citoyens.
Dans cette tension, c’est tout un modèle politique qui se trouve interrogé : celui des partis traditionnels face à l’émergence de personnalités politiques autonomes, parfois plus proches du terrain que des structures partisanes elles-mêmes. La circonscription de Sefrou devient ainsi un laboratoire politique où s’affrontent deux logiques : celle de l’organisation partisane et celle de la popularité individuelle.
Au fond, l’émission télévisée, les réactions qu’elle a suscitées et les débats internes qu’elle a ravivés, révèlent une réalité plus large. La politique marocaine entre dans une phase où la communication, l’image et la perception publique pèsent autant que les décisions institutionnelles. Les partis ne sont plus seulement confrontés à leurs adversaires politiques, mais aussi à une opinion publique plus volatile, plus informée et plus exigeante.
Et lorsque les caméras s’éteignent, une question demeure en suspens, plus profonde que le débat lui-même : dans cette nouvelle configuration politique, ce ne sont peut-être plus seulement les partis qui décident des trajectoires, mais la capacité des individus à imposer leur propre récit dans l’espace public.


