mardi, juin 9, 2026
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Quand le mouton de l’Aïd devient au Maroc une épreuve brutale du pouvoir d’achat

Ce n’est plus seulement l’image familière des familles parcourant les “rahbas” à la recherche du mouton de l’Aïd qui domine les marchés marocains. Derrière cette scène profondément ancrée dans la mémoire collective se dessine désormais une réalité plus lourde : celle d’un pouvoir d’achat sous pression, d’une inquiétude sociale grandissante et d’une fête religieuse qui, année après année, devient aussi un baromètre économique révélateur des fractures silencieuses de la société.

Dans les marchés traditionnels comme dans les grandes surfaces, les prix des ovins semblent évoluer cette année dans une zone d’incertitude permanente. Entre les premiers signes de hausse provoqués par l’arrivée anticipée des catégories aisées sur le marché et les attentes d’une baisse à l’approche de l’Aïd, le commerce des sacrifices vit au rythme de l’attente, des spéculations et des calculs prudents bien plus qu’au rythme des certitudes.

Pour Noufel Benyahia, vendeur de moutons, cette hausse n’a rien d’accidentel. Elle est le résultat d’une chaîne entière de pressions économiques qui commence dès l’éleveur. Le coût d’achat des bêtes a fortement augmenté, tout comme celui des aliments pour bétail, devenus un véritable fardeau pour les agriculteurs et les éleveurs. Cette inflation se répercute naturellement sur le consommateur final, qu’il achète dans une “rahba”, chez un boucher ou dans les enseignes modernes où certaines races, notamment le “Sardi”, atteignent des niveaux de prix particulièrement élevés.

Mais au-delà des chiffres, le marché révèle surtout une fracture sociale de plus en plus visible. Les achats précoces sont aujourd’hui principalement réalisés par les catégories disposant d’une capacité financière suffisante pour éviter la pression des derniers jours. À l’inverse, une grande partie des classes moyennes et populaires préfère attendre, dans l’espoir d’une baisse des prix ou, au minimum, d’un allègement relatif du poids financier que représente l’achat du mouton.

Ce décalage dans les comportements d’achat dépasse la simple logique commerciale. Il traduit une transformation plus profonde du rapport à la consommation au Maroc. L’Aïd, autrefois vécu comme un moment où les différences sociales semblaient s’effacer derrière un rituel commun, devient progressivement un espace où les écarts économiques se rendent visibles jusque dans le calendrier même des achats.

De son côté, Miloud Rmah, agriculteur et éleveur à Chichaoua, estime que le marché conserve malgré tout une capacité naturelle d’autorégulation. Selon lui, l’approche des derniers jours avant l’Aïd pousse généralement les éleveurs à écouler rapidement leurs troupeaux afin d’éviter de conserver les bêtes invendues, ce qui augmente l’offre et peut entraîner une baisse progressive des prix. Il considère ainsi que le prochain week-end sera décisif, notamment avec le versement des salaires qui devrait provoquer une forte affluence dans les marchés.

Le rôle des intermédiaires, les fameux “chennaqas”, ouvre également un autre débat sur la structure même du commerce des ovins au Maroc. Certains consommateurs privilégient ces intermédiaires, jugés plus flexibles dans la négociation, tandis que d’autres considèrent qu’ils contribuent à complexifier davantage le marché et à augmenter les marges au détriment du consommateur final.

Dans ce paysage, les grandes surfaces incarnent une nouvelle manière de consommer le sacrifice de l’Aïd : plus organisée, plus standardisée, davantage centrée sur la garantie sanitaire et la qualité apparente. Mais elles symbolisent aussi le déplacement progressif d’un rituel populaire vers une logique de consommation moderne et commerciale. Pourtant, malgré cette évolution, les “rahbas” traditionnelles conservent leur poids historique et émotionnel, car elles restent régies par des mécanismes humains directs : la négociation, la proximité et le rapport immédiat entre vendeur et acheteur.

Quelles que soient les fluctuations des prochains jours, une évidence s’impose déjà : le marché des moutons n’est plus seulement un espace de vente saisonnier. Il est devenu un révélateur des tensions économiques qui traversent la société marocaine. Chaque hausse de prix ne touche pas uniquement les budgets des ménages ; elle affecte aussi le sentiment collectif de stabilité sociale et fragilise davantage une classe moyenne qui lutte pour préserver des habitudes autrefois considérées comme naturelles.

Et même si les prix venaient à baisser dans les dernières heures avant l’Aïd, la question essentielle demeurerait entière : jusqu’où une société peut-elle préserver la dimension spirituelle et solidaire de ses traditions lorsque les célébrations elles-mêmes se transforment peu à peu en épreuve économique pour une grande partie de la population ?

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