Le dossier de Ceuta et Melilla n’avait pas besoin d’une nouvelle déclaration marocaine pour revenir au centre du débat politique espagnol sous un angle inhabituel. Cette fois, la parole est venue de Carles Puigdemont, ancien président du gouvernement catalan et dirigeant de Junts, qui a qualifié Ceuta et Melilla, dans un entretien accordé à The Times, de « colonies ou villes à l’intérieur du Maroc ». Il a également déclaré qu’elles représentaient, du point de vue marocain, une « blessure », avant d’aller plus loin qu’un simple constat historique ou géographique : selon lui, les habitants des deux villes devraient avoir la possibilité de se prononcer sur leur avenir en matière de souveraineté par référendum d’autodétermination.
Puigdemont n’a pas nié, dans cet entretien, que les habitants de Ceuta soient « très espagnols ». Mais il inscrit cette réalité dans une autre logique : à ses yeux, la légitimité de cette appartenance serait davantage établie si elle était soumise au suffrage. L’idée ne vient pas d’un responsable politique étranger au sujet. Elle émane d’un homme dont une partie essentielle du parcours politique repose précisément sur le principe selon lequel l’autodétermination et le référendum peuvent constituer des instruments pour trancher les questions de souveraineté.
Cela donne à sa déclaration actuelle une portée qui dépasse celle d’une simple prise de position personnelle d’un ancien président régional.
Le 19 mai 2021, au plus fort de la crise maroco-espagnole autour de Ceuta, Puigdemont avait déjà écrit en français que Ceuta et Melilla étaient « deux villes africaines » qui ne faisaient partie de l’Union européenne qu’en raison de l’héritage du passé colonial européen. Il avait alors défendu explicitement le droit du Maroc à soulever la question de leur souveraineté et appelé à un dialogue direct entre Rabat et Madrid pour traiter les différends.
À l’époque, ses propos pouvaient être considérés comme la position d’un dirigeant indépendantiste catalan utilisant une crise entre deux États dans le prolongement de sa propre vision de l’État espagnol. Aujourd’hui, le contexte a légèrement changé.
Le 3 septembre, Puigdemont a publiquement recommandé un article de l’universitaire Joseph Massad consacré à Ceuta et Melilla sous l’angle du colonialisme et de la décolonisation, en reliant le statut des deux villes à la question de la fin du processus colonial. Quelques jours plus tard, le 9 septembre, le débat est passé de l’espace des articles et des publications aux institutions espagnoles. Junts a demandé au gouvernement de traiter « démocratiquement » les revendications marocaines concernant la souveraineté et que l’avenir politique des deux villes soit déterminé par la volonté libre de leurs habitants au moyen d’un référendum. Le sénateur Eduard Pujol a défendu cette proposition au Sénat.
La chronologie devient alors plus importante que la seule déclaration.
Ce qui était, il y a quelques années, une position exprimée par Puigdemont en dehors des institutions espagnoles est devenu, en septembre 2026, une proposition politique portée par son parti au sein d’une institution constitutionnelle espagnole. Le débat ne porte donc plus uniquement sur la revendication marocaine de souveraineté ou sur le refus de Madrid de l’accepter. Un parti espagnol représenté au Parlement demande désormais que la volonté des habitants de Ceuta et Melilla entre dans l’équation qui déterminera leur avenir.
Et cela intervient alors que le gouvernement espagnol évolue dans une direction tout autre.
Le 3 septembre, le président du gouvernement Pedro Sánchez a déclaré devant le Congrès des députés que son gouvernement « n’abandonnera jamais » la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. Avant cela, le 11 août, le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares avait réaffirmé l’engagement du gouvernement en faveur de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Espagne lors de sa visite à Ceuta. En septembre, Madrid ne s’est pas limitée à répéter cette position : elle a également engagé des démarches européennes visant à renforcer la place des deux villes au sein des institutions et mécanismes de l’Union européenne, notamment en faveur d’une présence accrue des agences européennes sur leur territoire.
Au Sénat lui-même, la proposition de Junts n’a pas été accueillie comme une orientation consensuelle. Lors du débat du 9 septembre, elle a fait face à une opposition explicite des représentants du Parti populaire, qui ont réaffirmé la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. Le vote sur la proposition concernée s’est soldé par 163 voix pour, 88 contre et 7 abstentions, dans le cadre de la position présentée au Sénat au cours de cette séance.
Les faits ne permettent donc pas de dire que Madrid a changé de position sur Ceuta et Melilla. Rien, dans les éléments actuellement disponibles, ne permet de l’établir. Au contraire, la position officielle du gouvernement reste clairement affirmée.
Mais un autre phénomène mérite d’être suivi : un dossier que l’Espagne traitait principalement comme une revendication marocaine de souveraineté dispose désormais d’une voix au sein même du débat politique espagnol qui emploie des termes proches de ceux qui ont historiquement entouré le dossier du côté marocain : colonialisme, Afrique, autodétermination et référendum.
Même dans le discours de Puigdemont, plusieurs niveaux doivent être distingués. Il ne dit pas que les habitants de Ceuta et Melilla sont marocains et ne nie pas l’appartenance espagnole des habitants de Ceuta. Il utilise plutôt cette reconnaissance comme point de départ pour réclamer un référendum qu’il considère comme un moyen de donner une légitimité démocratique au choix exprimé. Dans le même temps, son expression de « deux colonies à l’intérieur du Maroc » inscrit la question dans un cadre historique et politique qui dépasse la formulation officielle retenue par l’État espagnol.
Surtout, cette position intervient au même moment que la récente crise de Ceuta, mais elle ne peut pas être réduite à celle-ci. La position de Puigdemont sur les deux villes remonte à 2021. La proposition de Junts au Sénat date du 9 septembre 2026, tandis que ses dernières déclarations, le 20 septembre, donnent à cette orientation politique une expression personnelle plus nette.
Cette chronologie empêche de présenter l’affaire comme une simple réaction aux événements de l’été.
Un autre élément permet de comprendre la sensibilité particulière du sujet en Espagne : Puigdemont ne parle pas du référendum dans un vide politique. Il est lui-même au cœur de l’expérience indépendantiste catalane et du référendum organisé par les autorités catalanes en 2017. Il continue de considérer cette expérience comme une démarche démocratique, malgré le profond désaccord juridique et politique qu’elle a suscité. Dans son entretien actuel avec The Times, il est revenu sur ses décisions de cette période et a établi un lien presque direct entre le refus de Madrid d’un référendum sur Ceuta et Melilla et la crainte que l’acceptation du principe référendaire ne crée un précédent dont la Catalogne pourrait à son tour se prévaloir.
Le sujet ne concerne donc pas uniquement Ceuta et Melilla.
Les deux villes deviennent aussi le point de rencontre de deux questions différentes au sein de l’État espagnol : celle de la souveraineté sur des territoires géographiquement situés en Afrique du Nord, et celle du droit des territoires ou des communautés à déterminer leur avenir politique. Puigdemont établit pratiquement lui-même ce rapprochement, tandis que le gouvernement espagnol cherche à maintenir les deux questions séparées et à inscrire Ceuta et Melilla dans le cadre d’une souveraineté espagnole qu’il considère comme non négociable.
Il reste difficile de mesurer jusqu’où ce discours pourrait s’étendre dans la politique espagnole. Les faits disponibles établissent son existence et montrent son passage des déclarations de Puigdemont à une initiative parlementaire portée par son parti. Ils ne permettent pas, en revanche, de conclure à un changement général de la position espagnole.
Ce qu’ils montrent plus clairement, c’est que Ceuta et Melilla ne sont plus seulement, dans le débat espagnol, un dossier de relations avec le Maroc. Elles se retrouvent au cœur d’une question plus ancienne portant sur l’histoire coloniale, la géographie, la souveraineté et celui qui peut décider de l’avenir politique d’un territoire et de sa population.
Alors que le gouvernement espagnol affirme que les deux villes sont espagnoles et que leur souveraineté n’est pas négociable, Puigdemont, depuis l’intérieur même du système politique espagnol, avance une autre logique : si l’appartenance espagnole est aussi solidement établie, pourquoi la décision ultime ne serait-elle pas laissée aux urnes ?
Cette question, indépendamment de la position que l’on adopte à l’égard de celui qui la pose ou de la réponse qu’il lui apporte, fait désormais partie, de manière documentée, du débat politique espagnol sur Ceuta et Melilla.


