mardi, août 18, 2026
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De Ceuta à « l’ennemi marocain » : quand une crise frontalière se transforme en procès du Maroc et du Roi

Ceuta révèle autre chose : quand le différend avec le Maroc se transforme en combat contre le Maroc

La dernière crise de Ceuta a rapidement dépassé les limites du débat sur l’immigration, la sécurité des frontières et les relations entre Rabat et Madrid, révélant dans une partie du discours espagnol un problème plus profond : la difficulté à distinguer la critique d’une politique marocaine précise de la reproduction d’une image historique du Maroc comme adversaire permanent. C’est à ce stade que la défense du Maroc et du Roi Mohammed VI devient légitime, car la question ne porte plus seulement sur l’évaluation d’une décision gouvernementale ou sur la gestion d’une crise frontalière, mais sur un discours qui tend à réduire un État, une société, une religion et un Roi à une même représentation chargée d’hostilité.

L’un des exemples les plus significatifs est venu du quotidien El Debate, où le journaliste Luis Ventoso a publié plusieurs textes pendant la crise, allant jusqu’à qualifier l’arrivée massive de migrants à Ceuta d’« invasion » et à présenter l’épisode comme une épreuve organisée par le Roi Mohammed VI, en établissant un lien avec la célébration de la Fête du Trône. Dans son article du 1er août, l’auteur ne s’est pas limité à critiquer la gestion marocaine de la crise : il a présenté certaines de ses déductions comme des faits établis, alors que ce qui est objectivement constaté est l’ampleur exceptionnelle du mouvement humain et de la crise frontalière. La question d’une décision politique marocaine, de ses motivations précises et de son calendrier relève, elle, de l’enquête et de l’établissement des preuves, non de la certitude journalistique.

Le problème devient plus sérieux lorsque le discours quitte l’État pour viser personnellement le Roi, et passe de la politique aux considérations personnelles. Les désaccords entre Madrid et Rabat sur Ceuta, le Sahara marocain ou l’immigration peuvent être discutés sur les plans politique, juridique et diplomatique. En revanche, réduire le Maroc à la personne du Roi Mohammed VI ou présenter le souverain comme l’origine de toute crise vide le débat de sa substance politique et transforme une confrontation d’intérêts en attaque personnelle. Défendre le Roi ne signifie donc pas interdire la critique ; cela signifie refuser que la critique politique soit transformée en procès personnel ou en récit préétabli qui ne nécessite plus de démonstration.

Ce qui frappe également, c’est la manière dont une partie de la presse espagnole réactive, à chaque crise, le vocabulaire des anciennes confrontations. Les textes de Ventoso convoquent la guerre de Tétouan, la guerre du Rif, Anoual et le débarquement d’Al Hoceïma, avant de les relier à la crise contemporaine de Ceuta. Cette construction narrative n’est pas neutre sur le plan journalistique : elle fait du passé une clé automatique de lecture du présent et conduit le lecteur à percevoir chaque nouvelle crise comme un épisode supplémentaire d’un supposé projet marocain continu, plutôt que comme une situation politique contemporaine ayant ses propres causes et sa propre complexité.

La dérive devient encore plus préoccupante lorsque cette logique passe de l’État marocain aux Marocains vivant en Espagne. Employer une expression telle que « cinquième colonne marocaine » transforme des citoyens ou des résidents en population suspecte en raison de leur origine nationale. Dans un pays où vit une importante communauté marocaine, intégrée à la vie économique et sociale, une telle formule ne décrit plus une politique étrangère : elle introduit le soupçon collectif au sein même de la société espagnole. Le discours cesse alors d’analyser une crise extérieure et commence à fabriquer un ennemi intérieur.

La droite radicale espagnole est allée encore plus loin dans cette direction. Santiago Abascal et Vox ont utilisé, depuis la crise de 2021, le vocabulaire de l’« invasion », des « soldats » et de la « guerre » pour décrire l’arrivée de migrants marocains. Ce vocabulaire a déjà été étudié comme un cadre discursif transformant l’immigration, phénomène social et humain, en scène militaire, où le migrant apparaît comme un combattant ou comme l’élément d’une opération hostile. En 2026, le même lexique a resurgi avec force, confirmant que le terme « invasion » n’est pas une description neutre de la réalité, mais un instrument politique destiné à produire de la peur et à mobiliser l’opinion.

Défendre le Maroc ne signifie pourtant pas nier que la crise de Ceuta a été grave. Près de 50 000 personnes auraient franchi la frontière selon les premières estimations relayées par la presse espagnole, tandis que des dizaines de personnes ont perdu la vie lors des tentatives de passage et que des dizaines de milliers d’autres ont ensuite regagné le Maroc. Il s’agit d’une crise humaine et sécuritaire réelle, qui mérite une enquête sérieuse sur ses causes et sur les responsabilités. Mais l’existence d’une crise ne donne à aucun journaliste le droit de transformer une hypothèse en certitude, pas plus qu’elle ne permet de qualifier chaque Marocain entré à Ceuta de « soldat » ou d’attribuer automatiquement au Roi Mohammed VI la responsabilité de tout mouvement humain à la frontière.

Une autre réalité apparaît d’ailleurs dans le paysage médiatique espagnol lui-même. El País, malgré ses critiques à l’égard de la gestion de la crise, l’a également abordée comme un problème humanitaire et diplomatique, soulignant la nécessité d’une coopération entre les institutions espagnoles, européennes et marocaines. Le journal a également rapporté les appels des Nations unies au respect des droits et de la dignité des personnes arrivées à Ceuta. Cette diversité rappelle que la presse espagnole n’est pas un bloc homogène et qu’il serait tout aussi erroné de réduire l’Espagne aux voix les plus radicales que de réduire le Maroc aux caricatures produites par ces mêmes voix.

La question n’est donc pas de défendre aveuglément le Maroc, mais de défendre son droit à être traité comme un État, dont les politiques peuvent être examinées sur la base de faits, et dont les institutions et les symboles doivent être respectés, à commencer par le Roi Mohammed VI. Il est tout aussi légitime d’attendre de la presse marocaine qu’elle applique la même exigence lorsqu’elle traite des institutions espagnoles. Les relations maroco-espagnoles sont trop importantes pour être réduites à la colère d’un éditorialiste ou au discours d’un parti radical. Elles reposent sur des intérêts économiques, sécuritaires, humains et stratégiques considérables, tout en comportant de véritables différends, de Ceuta et Melilla à l’immigration et au Sahara marocain. Tous ces dossiers nécessitent une raison politique, et non la résurrection d’une mémoire de guerre.

Le véritable danger révélé par la crise de Ceuta ne se trouve donc pas uniquement à la frontière. Il réside aussi dans les mots utilisés pour la raconter. Lorsque le Marocain devient un « envahisseur », le Roi un « organisateur de l’invasion », l’islam un adversaire de « l’Occident » et la communauté marocaine une « cinquième colonne », le débat quitte le terrain du désaccord politique pour entrer dans celui de la fabrication de l’ennemi. C’est précisément là que le Maroc doit répondre avec fermeté, mais sans céder à la surenchère : défendre sa souveraineté, son Roi et ses citoyens, tout en revendiquant le droit à une critique réciproque et fondée sur les faits, et en refusant que des crises ponctuelles servent à ressusciter des représentations historiques incompatibles avec la construction d’une relation adulte entre deux pays voisins.

Rabat n’a pas besoin de renoncer à elle-même pour être un partenaire crédible de Madrid, pas plus que Madrid n’a besoin de diaboliser le Maroc pour démontrer sa capacité à protéger ses frontières. Ce dont la relation entre les deux pays a besoin est à la fois plus simple et plus difficile : cesser de regarder l’autre à travers sa pire mémoire et rendre à la politique sa place naturelle, celle où les intérêts, les faits et les erreurs sont discutés avec des preuves, et non à travers les vieux mythes.

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