Lorsque la politique publique cesse d’être une simple technique pour devenir une question sur le sens même de l’État
Dans le contexte marocain, comme dans de nombreux contextes contemporains, les politiques publiques ne sont plus évaluées uniquement à l’aune de leur capacité à produire des solutions techniques aux crises sectorielles. Elles sont désormais jugées sur leur aptitude à générer un impact social tangible et à restaurer la confiance entre l’État et la société. C’est précisément sous cet angle que l’affaire dite des « Feraqchia » revêt une importance exceptionnelle. Elle ne s’est pas limitée à un dossier relatif à l’importation des ovins ou à la gestion d’une pénurie de viande rouge ; elle est devenue un moment révélateur de questions beaucoup plus profondes concernant le fonctionnement de l’économie politique, les limites de l’intervention de l’État dans le marché, ainsi que la frontière ténue entre le soutien public et la rente économique.
Cette affaire s’est inscrite dans un contexte complexe marqué par l’accumulation de plusieurs années de sécheresse, l’érosion du système agricole traditionnel, l’augmentation des coûts de production et le recul préoccupant du cheptel national. Face à cette situation, l’État a choisi d’intervenir à travers l’importation, les exonérations fiscales et douanières ainsi que le soutien direct, considérés comme des instruments d’urgence destinés à sécuriser l’approvisionnement du marché. Cependant, le paradoxe au cœur de la crise réside dans le fait que ces interventions, malgré leur ampleur, ne se sont pas traduites par une baisse sensible des prix pour le consommateur final. Une question politique fondamentale s’est alors imposée : où se dissipe la valeur sociale des politiques publiques ? Dès lors, le dossier a cessé d’être technique pour devenir profondément politique, et la notion de « Feraqchia » a dépassé son sens professionnel pour renvoyer à un problème structurel lié à la répartition des privilèges au sein de l’économie nationale.
Toutes les crises économiques au Maroc ne peuvent être réduites à de simples dossiers sectoriels susceptibles d’être résolus par des mesures techniques ou conjoncturelles. Certaines deviennent rapidement le miroir de dysfonctionnements plus profonds de l’économie politique et révèlent les limites des relations entre l’État et le marché, entre les finances publiques et la justice sociale. C’est précisément ainsi qu’a émergé ce que l’on appelle désormais, dans les médias comme dans l’opinion publique, « l’affaire des Feraqchia ». Celle-ci a largement dépassé la question de l’importation des ovins ou de la gestion de la crise de la viande rouge pour devenir une interrogation majeure sur la gouvernance, les conflits d’intérêts, la distribution des rentes et l’efficacité des politiques publiques en période de crise.
L’affaire n’est pas née dans le vide. Son émergence s’inscrit dans un contexte climatique et économique particulièrement difficile : plusieurs années consécutives de sécheresse, une forte diminution du cheptel national, une hausse sans précédent du prix des aliments pour bétail et une détérioration du pouvoir d’achat d’une grande partie des Marocains. Dans ce contexte, l’État a choisi d’intervenir en ouvrant les importations, en accordant des exonérations douanières et fiscales ainsi qu’un soutien direct aux importateurs, évalué à certaines périodes à 500 dirhams par tête de mouton importée.
Ce qui apparaissait au départ comme une solution technique à un problème d’approvisionnement s’est rapidement transformé en crise de confiance. L’ampleur des interventions n’ayant pas produit les effets attendus sur les prix du marché, les interrogations se sont multipliées : qui a réellement bénéficié de ces mesures ? Comment les fonds ont-ils été utilisés ? Pourquoi les citoyens n’en ont-ils pas ressenti les effets ? Ainsi est née « l’affaire des Feraqchia » en tant que question politique majeure et non plus simple dossier agricole.
Le contexte de la crise : la sécheresse comme force de reconfiguration de l’économie agricole marocaine
Comprendre l’affaire des « Feraqchia » suppose d’abord de la replacer dans le cadre de profondes mutations climatiques et économiques qui ne peuvent plus être considérées comme conjoncturelles. La sécheresse, longtemps perçue comme un phénomène cyclique, est devenue au cours de la dernière décennie un facteur structurel redéfinissant les règles de la production agricole au Maroc. Avec la baisse des précipitations, les espaces de pâturage se sont considérablement réduits et le coût des aliments pour bétail a atteint des niveaux inédits, provoquant un déséquilibre majeur dans l’économie de l’élevage.
Cette transformation climatique n’a pas seulement entraîné une diminution du cheptel national ; elle a également provoqué une redistribution interne des acteurs du secteur. Les petits éleveurs, qui constituaient historiquement l’épine dorsale de l’élevage rural marocain, se sont retrouvés incapables de poursuivre leur activité face à l’explosion des coûts de production. À l’inverse, une catégorie d’acteurs de grande taille, disposant des moyens nécessaires pour s’adapter à la nouvelle configuration du marché grâce à l’importation, au stockage et à la redistribution, a émergé. Cette évolution a favorisé une forme de concentration du capital au sein du secteur agricole. Ainsi, la crise du cheptel ne se résume pas à une simple insuffisance de l’offre ; elle traduit une restructuration silencieuse de l’économie agricole, marquée par un transfert progressif du pouvoir économique de la production locale traditionnelle vers des réseaux d’importation et de distribution davantage intégrés aux marchés internationaux.
L’intervention publique : entre logique d’urgence et logique du marché
Lorsque l’État est intervenu en ouvrant les importations d’ovins et de bovins, en suspendant les droits de douane, en accordant des exonérations fiscales et en apportant un soutien direct aux importateurs, il ne mettait pas en œuvre une politique économique ordinaire ; il gérait une véritable situation d’urgence économique et sociale. L’objectif affiché était d’éviter l’effondrement du marché et de garantir l’abondance de l’offre, notamment lors des périodes de forte demande.
Toutefois, cette intervention, malgré son caractère exceptionnel, portait en elle une contradiction structurelle. D’un côté, l’État cherchait à maîtriser les prix ; de l’autre, il s’appuyait sur des acteurs privés pour assurer cette régulation. C’est ici qu’apparaît le problème de la médiation économique : l’importateur devient l’intermédiaire central chargé de transmettre les effets de la politique publique au marché, sans que des mécanismes rigoureux ne garantissent nécessairement leur répercussion sur le prix final payé par le consommateur.
Cette situation a créé un décalage entre « l’intention politique » et « le résultat sur le marché », un écart qui allait devenir le cœur même de la crise. Lorsque les effets du soutien public ne parviennent pas jusqu’au consommateur, ce n’est plus seulement le mode de mise en œuvre qui est questionné, mais la politique publique elle-même.
L’économie politique du soutien public : d’un outil social à un canal de redistribution de la rente
Dans les économies modernes, le soutien public est censé corriger les défaillances du marché et non les reproduire. Pourtant, l’affaire des « Feraqchia » révèle une possibilité plus complexe : lorsque les mécanismes de contrôle et de suivi sont insuffisants, le soutien peut devenir un instrument de redistribution de la rente au sein de l’économie au lieu de la réduire.
Dans cette configuration, le soutien public n’est plus seulement une dépense budgétaire ; il devient une structure économique qui redessine les rapports de force sur le marché. Au lieu de contribuer à la baisse des prix, il peut renforcer les marges des intermédiaires et des importateurs, notamment lorsque les chaînes de distribution manquent de transparence et que l’accès aux avantages dépend de relations économiques, politiques ou de réseaux d’influence.
C’est ce que l’on pourrait qualifier d’« économie de l’intermédiation », dans laquelle le profit n’est plus uniquement lié à la production ou à l’efficacité économique, mais à la capacité de contrôler les circuits du soutien public et de l’approvisionnement.
La guerre des chiffres : lorsque le calcul technique devient un conflit politique
L’un des aspects les plus marquants de cette affaire est la transformation des chiffres en véritable champ de bataille politique. Alors que les données officielles évoquent un soutien direct de l’ordre de 437 millions de dirhams, d’autres acteurs avancent un montant atteignant 13 milliards de dirhams lorsqu’on y intègre les exonérations fiscales et douanières.
Cette divergence ne reflète pas seulement des méthodes de calcul différentes ; elle traduit une divergence fondamentale dans la compréhension même de l’économie. Le soutien public se limite-t-il aux sommes directement versées par le Trésor ? Ou bien chaque avantage fiscal constitue-t-il une forme de soutien indirect ?
Dans le domaine de l’économie politique, il n’existe pas de réponse neutre à cette question, car la manière de définir le « soutien » détermine en amont qui est considéré comme bénéficiaire et qui est susceptible d’être mis en cause. Les chiffres sont ainsi devenus des instruments de confrontation entre récits concurrents plus que de simples indicateurs comptables.
Plus préoccupant encore, cette controverse numérique a contribué à fragiliser la confiance dans les statistiques officielles. Le citoyen ordinaire peine à distinguer le soutien direct du soutien indirect et tend à évaluer la situation à travers une seule question : les prix ont-ils réellement baissé ?
Les bénéficiaires et l’architecture invisible du privilège
L’une des interrogations les plus sensibles porte sur l’identité des bénéficiaires de ce système. Lorsqu’il s’agit d’importations subventionnées et d’exonérations importantes, il est naturel que l’attention se porte sur les acteurs capables d’accéder à ces avantages.
Cependant, le véritable problème ne réside pas uniquement dans les individus concernés, mais dans la structure elle-même. Une économie fondée sur l’intermédiation, les autorisations administratives et le soutien sélectif engendre inévitablement une catégorie d’acteurs qui se situent entre l’État et le marché. Cette catégorie n’agit pas nécessairement en dehors de la légalité, mais elle bénéficie de l’architecture même du système.
C’est ici qu’apparaît ce que l’on peut appeler le « privilège invisible », c’est-à-dire une forme de profit qui ne résulte pas d’un monopole explicite, mais de la capacité à tirer avantage des règles censées garantir l’équilibre du marché.
Le citoyen comme terrain d’évaluation : lorsque le marché devient l’arbitre ultime
En définitive, les citoyens jugent les politiques publiques à partir de leurs effets concrets sur leur vie quotidienne. La question qui a marqué cette affaire était donc simple : pourquoi les prix n’ont-ils pas baissé ?
Cette interrogation révèle une évolution importante de la conscience sociale. Le citoyen ne se contente plus d’explications techniques ; il mesure désormais l’efficacité de l’État à travers son expérience directe du marché. Les prix deviennent ainsi un indicateur politique autant qu’économique.
Lorsque le discours officiel ne correspond plus à la réalité vécue, le fossé entre l’État et la société se creuse, et les récits alternatifs acquièrent une capacité croissante d’interprétation et de mobilisation.
Les « Feraqchia » comme symbole : du commerçant au concept politique
L’un des effets les plus significatifs de cette affaire est la transformation symbolique du terme « Feraqchia ». Ce mot, qui désignait traditionnellement les marchands de bétail dans les marchés ruraux, s’est chargé d’une signification politique et sociale beaucoup plus large.
Dans le langage populaire, le « feraqchi » n’est plus seulement un acteur économique. Il est devenu le symbole d’un système d’avantages inégalitaires, des profits réalisés en période de crise et du fossé séparant ceux qui supportent les coûts de ceux qui en récoltent les bénéfices.
Cette évolution symbolique est essentielle, car elle témoigne du passage de la crise du niveau économique au niveau de la conscience collective, où les mots eux-mêmes deviennent des instruments de compréhension du monde politique.
De la crise du cheptel à la question de l’État social
Au final, l’affaire des « Feraqchia » n’est pas simplement une affaire d’importation d’ovins. Elle constitue une épreuve majeure pour la capacité de l’État à maintenir l’équilibre entre le marché et la société, entre le soutien public et la justice sociale.
Cette affaire a montré que les politiques publiques, aussi rigoureuses soient-elles dans leur conception, perdent leur efficacité lorsqu’elles échouent à satisfaire trois conditions fondamentales : la transparence dans la distribution des avantages, la maîtrise de leur impact social et la construction d’un climat de confiance entre l’État et les citoyens.
Plus fondamentalement encore, cette affaire a relancé une question essentielle : quel modèle économique le Maroc souhaite-t-il adopter face aux crises récurrentes ? Un modèle fondé sur l’intermédiation et les soutiens exceptionnels ? Ou un modèle davantage fondé sur la transparence, l’équité et l’égalité des chances ?
En réalité, les « Feraqchia » ne constituent pas seulement une catégorie d’acteurs économiques. Ils sont le miroir d’un système économique dans son ensemble, avec ses contradictions, ses limites et ses potentialités. C’est là toute l’importance de cette affaire : elle ne révèle pas seulement quelque chose sur le marché du bétail, mais également sur l’État lui-même, sur les mécanismes d’octroi des privilèges aux commerçants, aux importateurs proches des centres de décision et aux nouveaux acteurs économiques produits par une économie de rente.


