dimanche, juin 7, 2026
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Abdallah Laroui : le penseur qui a révélé que la crise du monde arabe n’est ni politique ni religieuse… mais historique

Le projet historiciste d’Abdallah Laroui : quand l’Histoire devient le chemin vers la modernité arabe

Peu de penseurs arabes contemporains ont suscité autant de débats intellectuels qu’Abdallah Laroui. Son œuvre ne se limite pas à une réflexion sur le retard du monde arabe ou sur les causes de la domination occidentale. Elle constitue avant tout une tentative ambitieuse de reconstruire la conscience arabe à partir d’une question fondamentale : pourquoi certaines sociétés produisent-elles l’Histoire alors que d’autres semblent la subir ?

Pour Laroui, la crise arabe n’est pas seulement politique, économique ou sociale. Elle est avant tout une crise de conscience historique. Le véritable problème réside dans la manière dont les sociétés arabes perçoivent le temps, le changement et leur propre place dans le mouvement de l’Histoire. C’est de cette conviction qu’est né son projet intellectuel majeur : l’historicisme.

Chez Laroui, l’historicisme n’est ni une simple méthode historique ni une école académique parmi d’autres. Il s’agit d’une vision globale du monde fondée sur l’idée que toute réalité humaine est historiquement construite. Les institutions, les valeurs, les concepts politiques et même les formes de pensée ne sont pas éternels ; ils sont le produit d’un devenir historique. Comprendre cette vérité est, selon lui, la première condition pour sortir de ce qu’il appelle le « retard historique ».

Cette approche le conduit à une critique radicale des idéologies arabes contemporaines. Le courant salafiste cherche les solutions dans le passé. Le nationalisme romantique mélange mémoire collective, mythes et aspirations modernes sans saisir les mécanismes historiques réels du changement. Quant à certaines tendances progressistes, elles importent des concepts modernes sans comprendre les conditions historiques qui les ont fait naître.

Ainsi, le problème n’est pas tant le manque de concepts modernes que l’absence de conscience historique capable d’en saisir la genèse et la fonction.

L’une des sources majeures de cette réflexion est la philosophie de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Laroui voit dans Hegel un moment décisif de l’histoire de la pensée moderne. Ce n’est pas un simple emprunt intellectuel. C’est une véritable appropriation critique. Hegel lui offre une conception de l’Histoire comme processus rationnel orienté vers la réalisation progressive de la liberté.

Toutefois, Laroui ne reproduit pas mécaniquement le système hégélien. Il le réinterprète à partir de la réalité arabe. Là où Hegel observait le devenir de l’Europe moderne, Laroui s’interroge sur la place du monde arabe dans l’histoire universelle. Il transforme ainsi la philosophie de l’Histoire en instrument de diagnostic et de critique.

Selon lui, les sociétés arabes vivent dans une situation paradoxale : elles regardent la modernité comme un futur déjà réalisé ailleurs. Elles tentent d’atteindre un horizon historique qu’elles n’ont pas contribué à produire. Cette situation crée un rapport ambigu à la modernité, oscillant entre fascination, imitation et rejet.

C’est pourquoi Laroui insiste sur la nécessité d’acquérir une conscience historique authentique. Sans elle, la modernité reste un slogan ou un objet d’importation. Avec elle, elle devient un processus de transformation intérieure.

Dans ce cadre, l’État occupe une place centrale. Pour Laroui, la modernité ne peut être réduite aux libertés individuelles, à la société civile ou au développement économique. Elle suppose avant tout l’existence d’un État moderne capable d’incarner la rationalité collective.

Cette conception porte clairement l’empreinte de Hegel. L’État n’est pas seulement un appareil administratif ou coercitif ; il représente l’incarnation historique de la raison et de l’éthique. Il permet de dépasser les loyautés tribales, confessionnelles ou régionales afin de construire un espace politique commun fondé sur le droit et la citoyenneté.

Dans le monde arabe, estime Laroui, l’absence d’un véritable État moderne explique en grande partie la fragilité des institutions, la persistance des solidarités traditionnelles et les difficultés rencontrées par les projets démocratiques.

La réflexion sur la raison prolonge cette analyse. Laroui refuse de considérer la raison comme une essence intemporelle. Elle est elle aussi le produit d’une évolution historique. Il distingue ainsi une « raison nominale », attachée aux concepts abstraits et aux spéculations théoriques, d’une « raison pratique », tournée vers l’action, l’expérimentation et la transformation du réel.

Cette distinction lui permet de diagnostiquer l’une des faiblesses majeures de la pensée arabe contemporaine : l’écart entre le discours et l’action. Les sociétés arabes produisent des idées, des slogans et des débats, mais peinent à les transformer en institutions et en pratiques capables de modifier durablement la réalité.

La liberté constitue enfin l’aboutissement de cet édifice intellectuel. Laroui critique à la fois la conception libérale de la liberté comme absence de contraintes et la conception existentialiste qui fait de l’individu une liberté absolue détachée de toute détermination historique.

À ses yeux, la liberté est une conquête historique. Elle n’existe pas indépendamment de l’État, de l’éducation, du développement économique ou des institutions modernes. Elle n’est pas un point de départ mais le résultat d’un long processus collectif.

La véritable liberté est celle d’un peuple capable de maîtriser son destin historique. Elle naît lorsque les individus participent à la construction d’un ordre politique rationnel qui leur permet d’agir sur leur propre avenir.

C’est pourquoi les notions d’Histoire, d’État, de raison et de liberté forment chez Laroui un système cohérent. L’Histoire constitue le cadre général. L’État traduit ce mouvement dans les institutions. La raison permet de comprendre et d’orienter ce processus. La liberté en représente l’aboutissement.

L’originalité de Laroui réside précisément dans cette capacité à articuler Hegel, Marx et Weber sans se soumettre entièrement à aucun d’entre eux. Son projet est à la fois critique, historique et profondément ancré dans les réalités du monde arabe.

Plus qu’un simple dialogue avec la philosophie occidentale, son œuvre apparaît comme une tentative de réinscrire les sociétés arabes dans le mouvement de l’Histoire universelle. Elle refuse aussi bien le refuge nostalgique dans le passé que l’importation mécanique des modèles étrangers.

Aujourd’hui encore, alors que le monde arabe traverse des mutations profondes, les questions soulevées par Laroui demeurent d’une actualité saisissante. Car le véritable enjeu n’est peut-être pas seulement de rejoindre la modernité, mais de devenir capable de la produire.

C’est là toute la force de son projet : rappeler que l’Histoire n’est pas un héritage à contempler, mais une responsabilité à assumer. Les nations qui renoncent à fabriquer leur propre avenir finissent toujours par vivre dans l’Histoire écrite par les autres.

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