Dans le paysage politique marocain, certaines sorties médiatiques dépassent le simple cadre de “l’opinion” ou du commentaire polémique pour devenir de véritables indicateurs d’un conflit plus profond autour de la nature même de l’État, de la légitimité politique et des limites du pluralisme. La vidéo intitulée « Le PJD et les comportements du Roi en politique… Pourquoi Sanaibi surenchérit-il sur les institutions souveraines du Maroc ? » ne s’inscrit pas seulement dans un débat partisan classique. Elle ouvre une interrogation beaucoup plus sensible : pourquoi l’idée de dissoudre un parti historique, ayant dirigé le gouvernement pendant deux mandats successifs sous l’autorité de la monarchie, revient-elle aujourd’hui avec une telle violence discursive ?
Dès les premières minutes, le ton employé dans la vidéo dépasse largement le registre de l’analyse politique. Le vocabulaire mobilisé — “sécurité nationale”, “agenda étranger”, “complot”, “infiltration”, “défaillance sécuritaire”, “éradication” — installe immédiatement un climat de confrontation existentielle. Ce n’est plus seulement un débat autour d’un parti politique, mais une tentative de redéfinition du rapport entre opposition, loyauté et patriotisme. Or, lorsque la politique cesse d’être un espace de concurrence démocratique pour devenir un terrain de suspicion permanente, c’est tout l’équilibre du champ public qui commence à vaciller.
Le plus frappant dans ce discours est qu’il ne critique pas le Parti de la Justice et du Développement pour ses choix économiques, sociaux ou gouvernementaux — ce qui relèverait d’un débat démocratique normal — mais cherche plutôt à le présenter comme une menace structurelle pour l’État marocain lui-même. Ici surgit une contradiction fondamentale : comment un parti ayant gouverné pendant dix années sous l’autorité directe de la monarchie pourrait-il soudain être décrit comme un danger existentiel pour le pays ? Et si ce danger était réel, comment expliquer que l’État marocain, réputé pour sa maîtrise des équilibres institutionnels, lui ait confié les clés du gouvernement pendant une décennie entière ?
Cette contradiction fragilise profondément le récit développé dans la vidéo. D’un côté, l’État marocain est présenté comme puissant, stratège, capable de gérer les dossiers géopolitiques les plus complexes ; de l’autre, on suggère qu’il aurait “toléré” ou “sous-estimé” une menace intérieure majeure. Ce paradoxe conduit indirectement à remettre en question la compétence même des institutions souveraines, au moment où le discours prétend pourtant les défendre.
En réalité, le cœur du problème semble ailleurs. Ce qui dérange certains acteurs, ce n’est pas seulement le PJD en tant que parti, mais l’existence d’un courant islamiste ayant accepté les règles institutionnelles de la monarchie, participé au jeu démocratique et intégré le système politique sans chercher à le renverser. Cette spécificité marocaine a longtemps constitué une exception dans le monde arabe. Alors que plusieurs pays ont choisi l’affrontement frontal avec les mouvements islamistes, le Maroc a privilégié une logique d’intégration et d’équilibre. Et c’est précisément cette singularité qui semble aujourd’hui remise en question.
La vidéo s’inscrit ainsi dans un contexte régional beaucoup plus large. Depuis les bouleversements du “Printemps arabe”, plusieurs capitales de la région ont adopté une stratégie fondée sur l’élimination totale de toute présence politique islamiste, même lorsqu’elle agit dans le cadre légal et institutionnel. Les allusions répétées à Abou Dhabi ou à certaines dynamiques régionales traduisent cette bataille idéologique plus vaste : celle qui oppose les partisans de l’éradication politique à ceux qui considèrent que la stabilité passe par l’inclusion et le pluralisme.
Or, historiquement, le Maroc n’a jamais construit sa stabilité sur la logique de l’exclusion absolue. La force du modèle marocain a précisément résidé dans sa capacité à absorber les contradictions internes, à intégrer des courants idéologiques différents sous l’autorité de la monarchie et à maintenir un équilibre subtil entre continuité institutionnelle et ouverture politique. C’est pourquoi les appels à dissoudre des partis ou à criminaliser certaines sensibilités idéologiques apparaissent en contradiction avec l’esprit même du modèle marocain.
L’un des passages les plus sensibles de la vidéo concerne la relation entre le PJD et l’institution monarchique. Le narrateur tente d’expliquer que le parti distingue la monarchie comme fondement de légitimité nationale des choix politiques ou décisions gouvernementales relevant de l’action humaine et donc du débat. Pour illustrer cette idée, il invoque même certaines références intellectuelles issues de la pensée islamique contemporaine, notamment autour de la distinction entre le sacré et l’exercice humain du pouvoir.
Mais là encore, le discours franchit une ligne délicate. Car au lieu de traiter cette approche comme un débat politique ou doctrinal, il cherche à la présenter comme une remise en cause implicite de la monarchie elle-même. Pourtant, toute l’histoire politique du PJD montre que le parti s’est constamment inscrit dans le cadre de la monarchie constitutionnelle et de l’institution d’Amir Al Mouminine. Même dans les périodes de fortes tensions politiques, le parti n’a jamais remis en question la légitimité du régime.
Ce glissement est révélateur d’un phénomène plus large : l’utilisation de la monarchie comme outil de délégitimation politique. Dans ce type de discours, toute divergence avec certaines politiques publiques peut rapidement être interprétée comme une hostilité envers l’État. Et c’est là que le débat devient dangereux. Car lorsqu’un système politique commence à confondre opposition et trahison, il cesse progressivement de produire un espace démocratique sain.
La vidéo tente également de construire une opposition artificielle entre “les vrais patriotes” et “les agents de l’étranger”. Cette rhétorique de la suspicion permanente est devenue l’un des marqueurs des conflits idéologiques contemporains dans le monde arabe. Mais elle comporte un risque majeur : celui de transformer le champ politique en guerre identitaire, où chaque acteur cherche à monopoliser la définition du patriotisme et de la loyauté nationale.
Le cas de Sanaibi lui-même est présenté dans la vidéo sous un angle très personnel. Le narrateur insiste longuement sur son passé au ministère de l’Intérieur et sur les circonstances de son éloignement administratif, suggérant que ses positions actuelles seraient motivées davantage par des frustrations anciennes que par une véritable analyse stratégique. Ainsi, le débat politique est progressivement psychologisé : l’adversaire n’est plus seulement contesté pour ses idées, mais présenté comme animé par des rancœurs personnelles et des ambitions contrariées.
Cependant, réduire le phénomène à une simple querelle individuelle serait une erreur. Car cette séquence révèle surtout une transformation profonde du paysage médiatique et politique marocain. Désormais, les batailles idéologiques ne se jouent plus uniquement dans les partis ou les institutions, mais aussi sur YouTube, les réseaux sociaux et les plateformes numériques, où la radicalité verbale devient souvent un levier de visibilité et d’influence.
Dans cette logique, le recours à des expressions fortes, à des accusations spectaculaires et à des scénarios de complot permet de capter l’attention du public. Mais cette stratégie produit également un climat de tension permanente qui fragilise la confiance collective. À force de présenter chaque divergence politique comme une menace pour l’État, le risque est de banaliser la culture de l’exclusion et de la suspicion.
Le paradoxe ultime de cette vidéo est peut-être là : au nom de la défense des institutions souveraines, elle finit par alimenter indirectement le doute autour de ces mêmes institutions. Car suggérer que l’État serait incapable de reconnaître les dangers internes ou de protéger certaines sensibilités politiques revient, au fond, à remettre en cause son intelligence stratégique et sa capacité de gouvernance.
En réalité, le Maroc a déjà répondu politiquement à la question du PJD. Le parti a perdu les dernières élections de manière spectaculaire et a subi une sanction électorale claire. C’est précisément cela, la logique démocratique : les partis montent, gouvernent, sont jugés par les citoyens puis peuvent être sanctionnés dans les urnes. Introduire à nouveau le langage de l’éradication ou de la dissolution administrative reviendrait à déplacer le débat du terrain démocratique vers celui de la confrontation idéologique permanente.
Au-delà du cas du PJD, cette séquence révèle surtout une bataille autour de la définition du Maroc de demain. Un Maroc fondé sur la pluralité, les équilibres et la coexistence des sensibilités politiques ? Ou un Maroc où chaque divergence devient suspecte et où les opposants doivent constamment prouver leur loyauté envers l’État ?
C’est là que réside le véritable enjeu. Car les nations ne se fragilisent pas uniquement par les crises économiques ou sécuritaires. Elles se fragilisent aussi lorsque le débat public cesse d’être un espace de confrontation politique normale pour devenir un tribunal permanent distribuant les certificats de patriotisme et les accusations de trahison.
Et derrière le bruit médiatique, les slogans et les accusations spectaculaires, c’est peut-être cette inquiétude silencieuse qui traverse aujourd’hui une partie du paysage politique marocain : jusqu’où peut aller la polarisation avant de finir par fragiliser le modèle d’équilibre que le Maroc a longtemps présenté comme sa principale exception dans une région marquée par les ruptures brutales et les guerres idéologiques ?


