Dans un moment politique marqué par une montée du doute quant à la portée réelle du discours public, une publication de l’écrivain Ahmed Baeiz à Salé a ravivé un débat qui dépasse largement le cadre des réseaux sociaux. En s’appuyant sur un proverbe populaire marocain percutant — « manger avec le loup et pleurer avec le berger » — l’auteur cible directement Nizar Baraka, à la suite de ses récentes déclarations devant les députés de son parti.
Du proverbe populaire à l’accusation politique
Le recours à ce proverbe n’est pas anodin. Il opère comme un outil critique chargé de sens, traduisant une accusation implicite d’ambivalence, voire de duplicité. Dans sa profondeur culturelle, l’expression ne renvoie pas seulement à l’hypocrisie, mais à une posture plus complexe : participer au problème tout en feignant d’en être victime.

Ainsi, la publication ne se limite pas à critiquer le contenu des propos de Baraka. Elle les recontextualise comme une forme de « double aveu » : reconnaissance d’un dysfonctionnement structurel — notamment en matière de spéculation et de pouvoir d’achat — sans que cela ne s’accompagne, selon l’auteur, d’une prise de responsabilité politique à la hauteur.
Quand l’aveu devient un fardeau politique
Les déclarations de Nizar Baraka, évoquant la difficulté de faire face aux spéculateurs et leur influence sur le marché, ont ouvert la voie à de multiples interprétations. Si certains y voient un effort de transparence, d’autres y lisent le signe d’une incapacité de l’exécutif à activer pleinement ses leviers juridiques et institutionnels.
La question centrale devient alors :
comment un responsable gouvernemental peut-il reconnaître la puissance des intermédiaires et des pratiques spéculatives, sans que cela ne débouche sur des actions concrètes ou des mécanismes de reddition des comptes ?
Dans cette optique, l’aveu risque de se transformer en justification implicite de l’impuissance, plutôt qu’en point de départ d’une réforme.
Le Parlement entre soutien politique et contrôle institutionnel
La critique formulée dans la publication ne s’arrête pas au ministre. Elle s’étend à l’institution parlementaire, notamment aux députés du Parti de l’Istiqlal, accusés d’avoir accueilli ces déclarations par des applaudissements, sans activer leur rôle de contrôle.
Cela renvoie à une problématique récurrente dans la vie politique marocaine :
dans quelle mesure la majorité parlementaire peut-elle concilier solidarité gouvernementale et exigence de contrôle démocratique ?
Pour une partie de l’opinion, cette situation alimente l’idée d’un affaiblissement de la fonction de contrôle, surtout lorsque la critique émane de l’intérieur même de la majorité.
De la critique des politiques à la mise en cause de la crédibilité
Au-delà du contenu, ce débat marque un glissement significatif : la critique ne vise plus uniquement les politiques publiques, mais interroge désormais la crédibilité même des acteurs politiques.
Autrement dit, la question n’est plus seulement :
y a-t-il des défaillances dans l’action publique ?
mais plutôt :
ceux qui reconnaissent ces défaillances sont-ils prêts à en assumer pleinement les conséquences ?
La question de la confiance politique
En filigrane, c’est la question de la confiance qui ressurgit avec force. Comment les partis peuvent-ils solliciter à nouveau la confiance des citoyens, tout en reconnaissant des échecs dans des domaines sensibles comme l’emploi ou le coût de la vie ?
Ce questionnement dépasse un cas particulier. Il reflète un défi structurel : reconstruire la confiance dans un contexte de vigilance citoyenne accrue et de circulation rapide de l’information.
Entre discours et responsabilité
Au final, cet épisode met en lumière une tension profonde entre le discours politique et l’action institutionnelle. Si l’aveu peut être perçu comme un signe de transparence, il perd de sa portée lorsqu’il n’est pas suivi d’effets concrets, ou lorsqu’il est interprété comme une forme de désengagement.
Le principe constitutionnel de la reddition des comptes reste ainsi au cœur du débat, oscillant entre reconnaissance formelle et application effective.
Dans ce contexte, le proverbe « manger avec le loup et pleurer avec le berger » dépasse sa dimension populaire pour devenir une grille de lecture critique d’une réalité politique plus large :
celle d’un acteur qui reconnaît la crise, tout en étant sommé de prouver qu’il peut en être la solution.


