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Ceuta au cœur des calculs électoraux espagnols : le rapprochement entre le Parti populaire et Vox redessine le face-à-face avec Sánchez et le Maroc

La compétition entre le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ne se limite plus à leur position respective dans les sondages. À l’approche des élections législatives prévues le 29 novembre 2026, le rapprochement entre le PP et Vox s’est traduit par une coordination concrète des candidatures au Sénat, tandis que la crise de Ceuta et les relations avec le Maroc retrouvent une place centrale dans les débats sur la sécurité des frontières, l’immigration et la souveraineté. Ces évolutions montrent que les calculs de la droite espagnole ne portent pas uniquement sur le parti qui arrive en tête des intentions de vote, mais aussi sur la manière de transformer les suffrages en sièges et sur les conditions politiques susceptibles de déterminer la prochaine majorité.

Le 26 octobre, un sondage de Sigma Dos publié par le quotidien El Mundo attribuait 30,6 % des intentions de vote au Parti populaire, contre 26,1 % au PSOE et 19,9 % à Vox. L’étude estimait que le PP pourrait obtenir entre 125 et 131 sièges au Congrès des députés, contre 103 à 109 pour les socialistes et 66 à 69 pour Vox. Il s’agit de projections statistiques, et non de résultats électoraux acquis.

La moyenne publiée par la radio Onda Cero apporte un éclairage complémentaire. Fondée sur 96 sondages compilés depuis septembre 2025, elle situait, pour octobre, le PP à 31,9 %, le PSOE à 26,6 % et Vox à 18,8 %. Cette moyenne agrège toutefois des enquêtes différentes et ne correspond pas à une seule étude réalisée auprès d’un échantillon unique à une date précise. Les chiffres publiés jusqu’au 23 octobre faisaient également apparaître un recul du PP par rapport à septembre, lorsqu’il atteignait 33,2 %, tandis que Vox progressait de 18,2 % à 18,8 %.

L’écart entre le PP et les socialistes est significatif, mais il ne résume pas l’équation parlementaire. Le système électoral espagnol ne transforme pas mécaniquement les pourcentages nationaux en proportions équivalentes de sièges. La formation d’un gouvernement dépend de la répartition effective des élus et de la capacité des partis à construire une majorité au Congrès. La progression de Vox lui donne ainsi une place importante dans les calculs de la droite, même lorsque le parti ne se situe pas en tête des intentions de vote.

Cette logique apparaît plus directement dans l’accord annoncé le 26 octobre entre le PP et Vox concernant les candidatures au Sénat. Les deux formations ont décidé de coordonner leurs candidatures dans 23 des 60 circonscriptions concernées, en renonçant à présenter certains candidats ou en réduisant leur nombre dans plusieurs territoires, afin de concentrer les voix sur des candidats convenus entre les deux partis.

Dans le cadre de cet arrangement, le PP ne présentera pas de candidats au Sénat dans les circonscriptions de Guipuscoa, Gérone et Tarragone. Vox renoncera, de son côté, à des candidatures indépendantes à Cadix, Valence, Castellón, Las Palmas, Santa Cruz de Tenerife et dans les îles Baléares. Dans 14 autres circonscriptions, Vox ne présentera qu’un seul candidat, tandis que le PP en maintiendra trois, avec l’intégration, dans certaines listes convenues, d’un candidat indépendant proposé par Vox.

L’intérêt de cet accord tient au mode de scrutin sénatorial. Dans plusieurs circonscriptions, le système permet aux candidats arrivés en tête de remporter la majorité des sièges directement attribués. Une concurrence entre candidats du PP et de Vox auprès d’un électorat proche peut donc réduire les chances des deux formations face aux candidats d’autres partis. En coordonnant leurs candidatures, les deux partis cherchent à limiter ce risque et à renforcer leur représentation à la chambre haute.

Cet accord possède également une dimension politique qui dépasse les seuls calculs électoraux. Il intervient après une période durant laquelle le PP cherchait à maintenir une certaine distance politique avec Vox, alors que la coordination actuelle leur permet d’agir ensemble dans une partie précise de la compétition. Cela ne signifie ni fusion entre les deux formations ni accord sur l’ensemble de leurs programmes. L’arrangement montre néanmoins que la répartition des sièges peut primer, dans certaines circonstances, sur les divergences affichées publiquement.

Au Congrès des députés, les projections de Sigma Dos attribuaient au PP et à l’Union du peuple navarrais (UPN) un total potentiel de 128 sièges, contre 68 pour Vox, soit 196 sièges pour les deux forces de droite réunies selon les estimations citées. Ce chiffre demeure une projection et ne constitue ni un accord de gouvernement ni une répartition définitive des responsabilités. Il donne toutefois une indication de la place que Vox pourrait occuper dans d’éventuelles négociations si les résultats réels se rapprochaient de ces estimations.

Dans cette configuration, l’immigration, la sécurité et l’identité nationale prennent une place accrue dans la compétition entre les deux partis. Les relations avec le Maroc deviennent, elles aussi, un sujet susceptible d’être mobilisé dans le débat politique intérieur espagnol. Il convient toutefois de ne pas confondre rapprochement électoral et changement automatique de politique étrangère : les sondages et les déclarations partisanes ne suffisent pas à démontrer que Madrid modifiera nécessairement sa ligne à l’égard de Rabat.

La crise de Ceuta : de la gestion des frontières à l’affrontement politique

La crise migratoire de juillet dernier a fourni un nouveau terrain à cette confrontation. Le 30 juillet, Ceuta a connu un afflux exceptionnel de migrants franchissant la frontière terrestre et maritime avec le Maroc. Devant le Parlement, le 3 septembre, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a évoqué l’entrée irrégulière d’environ 70 000 personnes pendant la crise. Il a indiqué que les autorités avaient renforcé les effectifs de la police et de la Garde civile, mobilisé les forces armées ainsi que des moyens de surveillance maritime et aérienne, tout en poursuivant la coordination avec les autorités marocaines pour le retour d’un grand nombre de personnes.

Dans son exposé officiel, Sánchez a relié l’évolution de la crise à plusieurs facteurs, dont la circulation d’informations trompeuses sur les réseaux sociaux concernant la situation frontalière et les procédures de retour immédiat des migrants, après une décision judiciaire rendue en juillet. Il a toutefois reconnu que l’établissement complet des circonstances et des responsabilités nécessitait des investigations supplémentaires. Son intervention n’a pas apporté de preuve définitive établissant que les autorités marocaines auraient organisé la vague de passages.

Cette distinction est essentielle pour examiner les accusations politiques formulées après la crise. L’ampleur des arrivées montre que les autorités espagnoles ont été confrontées à une situation exceptionnelle, qui a exercé une forte pression sur les capacités de surveillance et d’accueil. Elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que le gouvernement aurait durablement perdu le contrôle de la frontière ou que le Maroc aurait délibérément utilisé l’immigration comme instrument de pression politique. De telles conclusions nécessitent des éléments indépendants, et non la seule concomitance des événements ou les déclarations des partis.

Le débat n’est pourtant pas resté limité aux mesures de sécurité et d’administration. Il s’est déplacé vers le Parlement et vers l’affrontement entre le gouvernement et l’opposition sur la responsabilité de la gestion frontalière, les modalités de retour des migrants et la prise en charge des mineurs non accompagnés. Le PP a saisi l’occasion pour durcir son discours sur la protection de la souveraineté espagnole, tandis que Vox a défendu une approche plus restrictive de l’immigration, incluant le refus du transfert de mineurs vers d’autres régions d’Espagne et la contestation des politiques d’accueil.

Le 12 octobre, la radiotélévision publique espagnole RTVE a relayé des informations concernant la présence de navires marocains dans les eaux entourant Ceuta les 30 et 31 juillet, au moment de la vague de passages. Sánchez a reconnu l’existence de faits maritimes de cette nature, les décrivant comme des événements susceptibles de se produire entre deux pays voisins, tout en réaffirmant la poursuite de la coopération avec le Maroc. Des articles ultérieurs ont avancé des détails supplémentaires, notamment des allégations concernant la présence de navires sans autorisation et la désactivation de systèmes d’identification automatique. Ces éléments relèvent de récits et de sources médiatiques espagnols ; leurs interprétations, notamment celles portant sur les intentions, ne doivent pas être présentées comme des conclusions judiciaires définitives.

Le Parti populaire a exploité ce dossier pour accentuer la pression sur le gouvernement. Le 16 octobre, son dirigeant, Alberto Núñez Feijóo, a appelé à une réponse qu’il a qualifiée de ferme et calme à l’égard du Maroc. Il a demandé des explications sur les mouvements maritimes rapportés et évoqué la nécessité de renforcer la présence navale espagnole autour de Ceuta. Le parti a également engagé une démarche institutionnelle en transmettant des éléments liés à la crise à l’Audience nationale espagnole, selon les informations disponibles. Une transmission de documents à la justice ne signifie cependant pas que la juridiction a validé les accusations ou établi des responsabilités : cela dépend du contenu du dossier et des conclusions des procédures.

Le gouvernement socialiste défend une approche différente, qui cherche à associer la protection des frontières au maintien de la coopération migratoire avec le Maroc. Devant le Parlement, Sánchez a détaillé les mesures prises par son gouvernement et souligné le rôle de la coopération avec les autorités marocaines dans les opérations de retour. L’opposition, de son côté, insiste sur les questions relatives à la préparation de la crise, à l’alerte précoce et à l’adéquation des moyens mobilisés avant que les arrivées n’atteignent leur ampleur exceptionnelle.

Ce désaccord ne peut être tranché par la seule préférence accordée à l’un ou l’autre discours. Une évaluation sérieuse de l’action gouvernementale exige d’examiner les informations dont disposaient les services compétents avant la crise, la rapidité de la réponse, les moyens déployés et les résultats obtenus, ainsi que les responsabilités établies par les documents et les enquêtes. Utiliser la crise pour démontrer un échec général ou confirmer l’hypothèse d’une opération marocaine organisée va au-delà de ce que permettent d’affirmer les informations publiées, en l’absence de preuves supplémentaires.

Les mineurs migrants, autre test des relations entre Madrid et les territoires

Le différend sur le transfert des mineurs non accompagnés de Ceuta vers d’autres régions d’Espagne a pris une dimension politique et juridique parallèle. Après l’afflux de juillet, la ville s’est retrouvée confrontée à une forte pression sur ses structures d’accueil et de prise en charge. Dans le même temps, le gouvernement central et les autorités locales et régionales ont poursuivi leur désaccord sur la répartition des responsabilités et des charges.

Le 16 septembre, le PP a affirmé que l’État central devait, selon lui, assumer la responsabilité du traitement des mineurs arrivés pendant la crise. Il a également évoqué la possibilité d’appliquer les règles européennes relatives à l’immigration et au retour. Le gouvernement a, pour sa part, refusé de considérer la qualification d’« invasion » comme une justification permettant de contourner les procédures légales et a rappelé que la situation des mineurs relève de règles spécifiques de protection.

La difficulté du dossier tient au fait que le transfert des mineurs ne consiste pas uniquement à alléger la pression sur une ville frontalière. Il suppose d’établir leur situation individuelle, d’évaluer leurs besoins en matière de protection et de respecter les garanties juridiques applicables. La répartition entre les territoires dépend aussi de la position des gouvernements régionaux, dont plusieurs sont dirigés par le PP ou dépendent politiquement du soutien de Vox.

En septembre, le quotidien Le Monde a rapporté que le conflit sur la redistribution des migrants et des mineurs s’était étendu à plusieurs régions espagnoles. Certaines autorités régionales avaient déjà accueilli des groupes de mineurs, malgré les contestations politiques visant les mécanismes de répartition. Ces éléments montrent que l’opposition politique au transfert ne résume pas nécessairement l’ensemble de la gestion administrative : les positions publiques peuvent coexister avec des mesures d’exécution imposées par les situations individuelles et les obligations légales.

Pour Vox, le refus du transfert s’inscrit dans un discours plus large en faveur du durcissement de la politique migratoire et de la limitation de l’accueil. Le PP doit, quant à lui, composer avec plusieurs impératifs : contester le gouvernement central, assumer la gestion des régions qu’il dirige et coordonner ses stratégies électorales avec Vox. Ces éléments permettent d’identifier des points de convergence entre les deux partis lorsqu’il s’agit de répartir les charges et les responsabilités, sans pour autant démontrer qu’ils disposent d’un programme commun sur tous les aspects de l’immigration.

Les conséquences de ce débat dépassent les limites de Ceuta. La prise en charge des mineurs, la légalité de leur transfert et la distinction entre gestion de l’urgence et respect des droits relèvent du droit espagnol et européen. Elles ne dépendent pas uniquement des rapports de force entre partis. De même, attribuer au Maroc la responsabilité de toute pression migratoire subie par la ville ne suffit ni à expliquer toutes les causes de la crise ni à dispenser les institutions espagnoles d’évaluer leur propre préparation et leurs décisions.

À l’approche du scrutin du 29 novembre, ces dossiers se mêlent aux calculs de sièges et aux négociations politiques. Les sondages d’octobre témoignent d’un poids électoral important de Vox aux côtés du PP, tandis que l’accord sénatorial montre que leur coordination est devenue une pratique concrète dans certaines circonscriptions. Reste à savoir si ce rapprochement se prolongera par un accord gouvernemental plus large et s’il entraînera une modification tangible de la politique espagnole envers le Maroc. Les sondages et les déclarations ne permettent pas, à eux seuls, de trancher ces questions. La réponse dépendra des résultats effectifs, des conditions de formation d’une majorité et des décisions officielles qui seront prises en matière d’immigration, de sécurité et de coopération bilatérale.

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