La rencontre entre Ahmed Touizi, président de la Chambre des représentants, et une délégation de l’American Jewish Committee (AJC), lundi 26 octobre 2026 à Rabat, ne s’est pas limitée à un échange de formules diplomatiques sur l’amitié entre le Maroc et les États-Unis. La délégation, conduite par Jason Isaacson, responsable des affaires politiques de l’organisation, a réaffirmé son soutien à l’intégrité territoriale du Royaume, alors que les initiatives diplomatiques autour du Sahara marocain se poursuivent et qu’une échéance importante approche concernant le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, la MINURSO.
Selon le communiqué officiel de la Chambre des représentants, les discussions ont également porté sur la coopération parlementaire, les échanges économiques et commerciaux, ainsi que sur la position stratégique du Maroc en tant que porte d’entrée vers l’Afrique. La réaffirmation du soutien de l’AJC à l’intégrité territoriale marocaine mérite toutefois d’être examinée au-delà du protocole, compte tenu de l’engagement de cette organisation américaine dans les débats politiques aux États-Unis concernant la position du Royaume.
Cette position n’est pas nouvelle. En mars 2015, l’American Jewish Committee avait exprimé son soutien à l’intégrité territoriale du Maroc, notamment à la souveraineté marocaine sur le Sahara dans le cadre d’une autonomie locale. En octobre 2021, l’organisation avait renouvelé cette orientation à l’occasion d’une visite de Jason Isaacson au Maroc, à une période où les relations entre Rabat, Washington et Tel-Aviv connaissaient une nouvelle dynamique, après la reprise des relations officielles entre le Maroc et Israël en décembre 2020.
Cette continuité prend tout son sens au regard de la nature de l’organisation. Fondé en 1906, l’American Jewish Committee est une organisation de la société civile présente dans les débats politiques américains et active dans les domaines des relations internationales, des libertés religieuses et de la lutte contre l’antisémitisme. Son site officiel présente Jason Isaacson comme le responsable des affaires politiques de l’organisation, fort d’une longue expérience dans les relations avec les gouvernements et les acteurs du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions.
Cela ne fait pas de l’AJC une institution gouvernementale américaine et ne confère pas à ses prises de position le statut de décisions officielles de Washington. Cela permet néanmoins de comprendre pourquoi les échanges avec cette organisation occupent une place dans les démarches marocaines visant à élargir les cercles de soutien au Royaume au sein de la société politique et civile américaine.
Le Sahara entre position politique et échéance onusienne
La rencontre de Rabat intervient à l’approche de la fin du mandat de la MINURSO, que le Conseil de sécurité avait prolongé jusqu’au 31 octobre 2026 par sa résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025. Selon les documents des Nations unies, cette résolution a recueilli onze voix favorables, aucune voix contre et trois abstentions.
Cette échéance confère une importance supplémentaire aux démarches diplomatiques liées au dossier. Elle ne suffit cependant pas à établir l’existence d’une coordination directe entre la rencontre avec l’AJC et les discussions en cours au Conseil de sécurité. Le communiqué parlementaire ne fournit aucun détail sur d’éventuels échanges techniques concernant un projet de résolution, ni sur des contacts précis avec des membres du Conseil.
Un élément est établi : la question du Sahara a régulièrement figuré parmi les sujets abordés dans les relations entre l’AJC et le Maroc, et des délégations de l’organisation ont réitéré leur soutien à l’intégrité territoriale du Royaume au fil des années. En revanche, l’incidence directe de ce soutien sur les négociations ou sur les positions des gouvernements nécessite des indicateurs indépendants que la seule annonce de cette rencontre ne permet pas de fournir.
Les États-Unis demeurent un partenaire stratégique du Maroc et un acteur central de cette équation diplomatique. En décembre 2020, Washington avait annoncé la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Les positions d’organisations de la société civile, même influentes dans les milieux politiques américains, ne se substituent toutefois ni aux décisions de l’administration américaine ni aux délibérations du Conseil de sécurité.
L’identité marocaine au cœur du discours diplomatique
L’autre volet des échanges a porté sur le modèle marocain de coexistence et de pluralisme religieux et culturel. Ahmed Touizi a rappelé que la Constitution consacre l’unité de l’identité nationale tout en reconnaissant la diversité de ses composantes, notamment son affluant hébraïque, et que les Juifs marocains ont constitué, au fil de l’histoire, une composante authentique de la société marocaine.
Cette dimension occupe une place récurrente dans le discours marocain adressé aux institutions et organisations juives américaines. Elle s’appuie sur une disposition constitutionnelle explicite : le préambule de la Constitution de 2011 souligne que l’identité marocaine unifiée, forgée par des affluents arabo-islamique, amazighe et saharo-hassani, s’est enrichie de composantes africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne.
Ce dossier ne se limite pas à l’évocation de la mémoire historique. Les relations entre l’AJC et des partenaires marocains ont également évolué vers le dialogue interreligieux, la coopération culturelle et les initiatives contre la haine. L’organisation a fait état, à plusieurs reprises, de ses collaborations avec des institutions et des personnalités marocaines, dans le cadre d’une dynamique plus large visant à développer les relations entre le Maroc, les États-Unis et Israël.
La présentation de l’expérience marocaine en matière de coexistence ne dispense cependant pas de distinguer la portée symbolique de ce discours des résultats concrets des partenariats. Pour mesurer l’impact de ces initiatives, il faut examiner les programmes effectivement mis en œuvre, les institutions participantes, la continuité des projets et leurs résultats documentables, plutôt que de s’en tenir aux déclarations de satisfaction échangées lors des rencontres officielles.
Une rencontre au début d’une nouvelle législature
Le président de la Chambre des représentants a également indiqué que la visite coïncidait avec l’ouverture de la douzième législature et le vote sur le programme gouvernemental, présenté devant les deux Chambres du Parlement. Le communiqué évoque par ailleurs la nomination de Fatima Zahra Mansouri à la tête du gouvernement, en intégrant ces évolutions à la présentation des institutions marocaines devant la délégation américaine.
Ces éléments révèlent plusieurs dimensions du message porté par la rencontre : réaffirmer la position de l’AJC sur le Sahara, élargir la coopération maroco-américaine, présenter l’expérience marocaine en matière de pluralisme religieux et culturel et exposer les évolutions politiques et institutionnelles du Royaume.
La traduction de ces messages en nouvelles initiatives, qu’il s’agisse de relations économiques, de coopération parlementaire ou d’actions diplomatiques liées au Sahara, dépendra des échanges à venir. Le communiqué confirme le renouvellement d’un soutien politique et présente plusieurs domaines de coopération souhaités, mais il n’annonce ni nouvel accord ni engagement opérationnel précis.
La portée de cette rencontre dépendra donc de ce qui suivra : les initiatives communes vont-elles s’élargir ? Leur effet sera-t-il perceptible dans les relations entre institutions et acteurs concernés ? Ou cette réunion restera-t-elle une étape parmi les contacts réguliers entre l’American Jewish Committee et les responsables marocains ? Le communiqué ne permet pas de trancher. La réponse dépendra des développements ultérieurs et des résultats qui pourront être vérifiés.


