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95,9 % des ménages marocains dénoncent la hausse des prix alimentaires… Qui entend la voix du citoyen lorsque les chiffres parlent ?

Certains chiffres sont difficiles à traiter comme de simples indicateurs économiques parmi d’autres. Lorsque le Haut-Commissariat au Plan (HCP) indique que 95,9 % des ménages marocains interrogés ont constaté une hausse des prix des produits alimentaires au cours des douze derniers mois et que 92,5 % ne s’attendent pas à pouvoir épargner durant l’année à venir, le débat dépasse le cadre d’un rapport trimestriel. Il touche à la manière dont les affaires publiques sont conduites et à la capacité des politiques publiques à répondre aux pressions que subissent les citoyens.

La note publiée par le HCP le 15 octobre 2026 dresse un tableau préoccupant de la perception qu’ont les ménages de leur situation économique. L’indice de confiance des ménages s’est établi à 59,2 points au troisième trimestre, contre 60,1 points au trimestre précédent. Il reste néanmoins supérieur à son niveau de la même période de 2025, lorsqu’il atteignait 53,6 points.

Les chiffres les plus révélateurs se trouvent dans le détail. Près de trois quarts des ménages, soit 76,3 %, déclarent une dégradation de leur niveau de vie au cours des douze derniers mois. Pour les douze mois à venir, 51,7 % anticipent une nouvelle détérioration. Ceux qui entrevoient une amélioration ne représentent que 8,7 %.

Ces proportions ne signifient pas que tous les ménages connaissent les mêmes difficultés, ni qu’elles mesurent directement le niveau de pauvreté de la population. Elles traduisent la perception des familles concernant leur situation matérielle. Leur intérêt tient à leur ampleur et à leur convergence avec d’autres indicateurs relatifs aux prix, au chômage et à l’épargne. Lorsque la majorité des personnes interrogées portent un jugement négatif sur leur niveau de vie, ces signaux doivent entrer pleinement dans l’évaluation des politiques économiques et sociales.

Le gouvernement face aux chiffres d’une institution publique

Le Haut-Commissariat au Plan est un organisme public chargé de produire des données statistiques. Son enquête sur la conjoncture auprès des ménages fournit aux décideurs des indicateurs susceptibles d’être suivis et comparés dans le temps. La question n’est donc pas tant de savoir si l’information existe que de comprendre comment elle est utilisée.

Que fait le gouvernement lorsqu’un organisme officiel révèle que 95,9 % des ménages interrogés ont ressenti une hausse des prix alimentaires ? Quelles mesures adopte-t-il lorsque 61,3 % des ménages anticipent une augmentation du nombre de chômeurs au cours des douze prochains mois ? Et comment évalue-t-il les résultats de son action lorsque seuls 2,8 % des ménages parviennent à épargner une partie de leurs revenus ?

Ces questions sont légitimes dans tout débat public sur l’action gouvernementale. Pour y répondre, il ne suffit pas d’annoncer des taux de croissance, de rappeler l’existence de programmes d’aide ou d’énumérer les projets réalisés. Il faut expliquer le lien entre les politiques annoncées et leurs effets concrets sur les ménages, en publiant des éléments permettant d’en mesurer l’impact sur les prix, les revenus et l’emploi.

La note du HCP ne démontre pas, à elle seule, que le gouvernement n’a pris aucune mesure. Elle ne permet pas davantage d’affirmer que toutes les interventions publiques ont échoué. Elle impose toutefois d’interroger les résultats de la gestion économique et sociale, car l’existence de programmes et de dispositifs ne dispense pas les responsables publics d’expliquer pourquoi une inquiétude aussi largement partagée persiste.

Si le gouvernement dispose d’autres données faisant apparaître des améliorations dans certains domaines, les citoyens sont en droit d’y avoir accès et de comprendre les raisons d’un éventuel décalage entre ces indicateurs et les difficultés qu’ils déclarent rencontrer au quotidien.

Quand la fin du mois devient une bataille de calculs

Parmi les données de l’enquête, la situation financière des ménages mérite une attention particulière. Quelque 58,2 % déclarent que leurs revenus couvrent leurs dépenses, tandis que 39 % affirment devoir puiser dans leurs économies ou recourir à l’emprunt. La proportion de ceux qui réussissent à mettre une partie de leurs revenus de côté ne dépasse pas 2,8 %.

Cette répartition révèle des différences importantes dans la capacité des ménages à faire face à leurs dépenses. Même lorsqu’une famille parvient à équilibrer son budget courant, cela ne signifie pas nécessairement qu’elle dispose d’une stabilité financière suffisante pour faire face à une maladie imprévue, à une réparation indispensable ou à une dépense scolaire supplémentaire. Lorsque l’emprunt devient un moyen de financer les besoins ordinaires, la fragilité financière risque de s’accentuer par la suite.

L’épargne, qui devrait permettre de se protéger contre les imprévus et de préparer l’avenir, semble hors de portée pour une très large majorité. Selon l’enquête, 92,5 % des ménages ne pensent pas pouvoir épargner au cours des douze prochains mois.

Il ne s’agit pas ici de confort superflu ni du désir d’acheter des biens non essentiels. Pouvoir conserver une partie de ses revenus permet de disposer d’une marge de sécurité lorsque les circonstances changent. Quand cette marge se réduit, le ménage devient davantage exposé à toute nouvelle hausse de ses dépenses ou à une perturbation de ses ressources.

C’est pourquoi l’évaluation du pouvoir d’achat ne devrait pas se limiter à comparer les salaires à un indice général des prix. Elle doit également prendre en compte la structure des dépenses familiales, le poids de l’alimentation, du logement, du transport, de l’éducation et de la santé dans le budget, ainsi que ce qu’il reste une fois ces obligations acquittées.

La hausse des prix telle que la ressent le citoyen

Concernant les produits alimentaires, 95,9 % des ménages interrogés déclarent avoir constaté une augmentation de leurs prix au cours des douze derniers mois. Pour les douze mois à venir, 77,9 % s’attendent à ce que cette hausse se poursuive.

Il convient ici de distinguer la perception de la hausse des prix de la mesure statistique de l’inflation. L’enquête recueille les perceptions des ménages ; elle ne signifie pas que tous les produits ont augmenté dans les mêmes proportions. Elle fournit cependant une indication importante sur l’étendue du sentiment de cherté, directement lié aux biens que les consommateurs achètent régulièrement.

Lorsque le prix d’un produit alimentaire de base augmente, le consommateur se retrouve face au même choix : dépenser davantage, réduire ses achats ou chercher des produits de remplacement moins coûteux. À force de répétition, ces arbitrages peuvent modifier la quantité et la qualité de la consommation, même si la situation ne se traduit pas immédiatement par une incapacité à couvrir l’ensemble des dépenses.

La responsabilité des politiques publiques consiste donc à expliquer les évolutions observées sur les marchés, à surveiller la concurrence et les circuits de distribution, à détecter les éventuelles pratiques illégales et à évaluer l’efficacité des mesures destinées à préserver le pouvoir d’achat. Il serait injustifié de présumer l’existence de monopoles ou de manipulations des prix sans éléments précis. Il serait tout aussi insuffisant d’attribuer systématiquement les difficultés des ménages à des facteurs extérieurs sans en examiner les mécanismes.

Le citoyen n’a pas seulement besoin d’une explication théorique de la hausse des prix. Il veut savoir quelles mesures peuvent en limiter les effets, quels résultats ont été obtenus, quels dispositifs rencontrent encore des difficultés et à qui incombe la responsabilité de chaque volet de la réponse publique.

Le chômage pèse sur le présent et sur l’avenir

À côté des prix, le chômage demeure une source majeure d’inquiétude. Selon l’enquête, 61,3 % des ménages anticipent une augmentation du nombre de chômeurs au cours des douze prochains mois, contre 17,3 % qui prévoient une diminution.

Ces proportions ne mesurent pas le taux de chômage réel et ne constituent pas une prévision certaine de l’évolution du marché du travail. Elles traduisent les anticipations des ménages. Celles-ci ne peuvent toutefois être dissociées de leur expérience de la recherche d’emploi et de leur perception des possibilités économiques qui s’offrent à eux.

Lorsque la crainte du chômage se conjugue à la hausse des dépenses et à la faiblesse de l’épargne, ses effets dépassent le seul foyer dont un membre est privé d’emploi. Une famille qui redoute une interruption de revenus ou les difficultés d’insertion professionnelle de l’un de ses enfants tend à limiter ses dépenses et peut reporter certains achats ou investissements.

Le débat sur l’emploi ne devrait donc pas s’arrêter au nombre de postes annoncés. Il doit également porter sur leur nature, leur stabilité, leur rémunération et leur capacité à améliorer durablement la situation financière des ménages. Le nombre d’emplois compte, mais leur qualité et leur pérennité déterminent aussi leur effet sur la vie quotidienne.

Où se situe l’évaluation politique ?

Le Maroc dispose d’institutions publiques qui produisent des données, d’un gouvernement chargé de mettre en œuvre les politiques publiques et d’institutions législatives et de contrôle dont le rôle consiste notamment à examiner les résultats de l’action publique. Dans ce cadre, les enquêtes sur la conjoncture économique ne devraient pas rester cantonnées à la couverture médiatique qui accompagne leur publication, avant de disparaître derrière l’actualité suivante.

Ces résultats devraient alimenter les débats parlementaires, le travail des départements ministériels concernés et l’évaluation des programmes consacrés aux prix, à l’emploi et à la protection sociale. L’opinion publique est en droit de savoir si le gouvernement s’est fixé des objectifs mesurables pour répondre à ces difficultés, quels résultats ont été obtenus et quels obstacles ont empêché d’atteindre les objectifs annoncés.

La responsabilité ne se limite pas au gouvernement. Les acteurs économiques, les organismes chargés de surveiller les marchés et les institutions législatives et de contrôle ont chacun des compétences dont l’exercice doit être évalué au regard du droit et des données disponibles. Le gouvernement reste néanmoins tenu de présenter un bilan clair de ses décisions, puisqu’il est chargé de mettre en œuvre son programme et de conduire les politiques publiques relevant de ses attributions.

Affirmer que les rapports officiels sont publiés d’un côté tandis que le gouvernement agit de l’autre relève d’une perception qui doit être confrontée aux décisions, aux budgets et aux résultats rendus publics. Mais l’écart éventuel entre les indicateurs économiques officiels et l’expérience quotidienne des ménages justifie une question pressante : qu’est-ce qui change concrètement dans la vie des citoyens après chaque rapport, chaque programme et chaque annonce d’une nouvelle mesure ?

N’y a-t-il personne, dans ce pays, pour remettre les choses en perspective ?

La question ne consiste pas à chercher une personne unique à qui imputer toutes les difficultés, ni à porter un jugement préalable sur les intentions ou les compétences des responsables. Elle porte sur la capacité à transformer les données en décisions et sur l’existence de mécanismes clairs de responsabilité et de correction lorsque les indicateurs révèlent la persistance des difficultés.

Lorsque le Haut-Commissariat au Plan publie des chiffres de cette ampleur, il est légitime d’attendre une réponse institutionnelle qui aille au-delà de la simple prise d’acte ou de la mise en avant des améliorations enregistrées sur un an. Oui, l’indice de confiance des ménages est passé de 53,6 points au troisième trimestre 2025 à 59,2 points au troisième trimestre 2026. Cette évolution positive doit être prise en compte. Mais l’indice a également reculé par rapport au trimestre précédent, tandis qu’une majorité de ménages continue de décrire une dégradation de son niveau de vie et que les inquiétudes relatives aux prix, au chômage et à l’épargne persistent.

Ce tableau ne résume pas à lui seul l’ensemble de l’économie marocaine. Il révèle néanmoins une dimension essentielle du rapport entre les citoyens et les résultats qu’ils perçoivent. L’amélioration d’un indicateur composite n’efface pas automatiquement les difficultés persistantes dans les différentes composantes de cet indicateur, de même que des chiffres défavorables ne suffisent pas à juger l’ensemble des politiques publiques ou à en expliquer les causes.

Le gouvernement doit répondre à ces questions par des chiffres, des mesures et des résultats, et non par des slogans seulement. Les institutions chargées du contrôle et de l’évaluation doivent, quant à elles, inscrire leurs conclusions dans un débat public continu, plutôt que de les laisser devenir un sujet d’actualité saisonnier.

Lorsque la quasi-totalité des ménages déclare ressentir une hausse des prix alimentaires et qu’une proportion considérable d’entre eux estime ne pas pouvoir épargner, la question ne porte plus uniquement sur la lecture ou l’interprétation d’un indicateur. Elle concerne la capacité de l’action publique à répondre à ces pressions, ainsi que l’identité de ceux qui expliqueront aux citoyens ce qui a été accompli, ce qui ne l’a pas été et pourquoi.

N’y a-t-il personne, dans ce pays, pour faire de la voix du citoyen, lorsqu’elle se traduit en chiffres officiels, le point de départ d’une véritable démarche de responsabilité et de correction, plutôt qu’une simple information supplémentaire dans les journaux télévisés ?

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