Il existe des textes électoraux qui s’achèvent avec la campagne. Et puis il y a ceux qui commencent véritablement à poser des questions une fois les urnes refermées. Le texte de Mohamed Daoudi, intitulé « L’Union socialiste que je connais et celle que je ne connais pas », appartient clairement à cette seconde catégorie.
Daoudi n’écrit pas sur un parti qu’il aurait découvert de l’extérieur. Il parle d’une formation dont il a été, pendant des années, un militant et un responsable aux niveaux local et national, dans une région qu’il connaît de l’intérieur. Son témoignage prend ainsi une dimension particulière : celui qui avait quitté l’organisation sans, dit-il, quitter l’école politique socialiste, y revient à l’occasion d’une campagne électorale et affirme découvrir un parti profondément différent de celui qu’il avait connu.
Ce n’est donc pas simplement le récit d’un ancien militant revenu soutenir un ami. C’est une tentative de mesurer la distance entre le parti comme école politique et le parti comme machine électorale.
Et c’est précisément là que se situe le cœur de son propos.
De l’amitié pour un candidat à l’épreuve du parti
Tout commence, dans le récit de Mohamed Daoudi, avec la candidature de son ami Mohamed Mouloud El Kiraa sous les couleurs de l’Union socialiste des forces populaires.
Pour Daoudi, ce choix n’était pas une simple circonstance électorale. Il l’a ramené, de manière concrète, dans un univers politique dont il s’était éloigné sur le plan organisationnel.
Il explique que l’amitié, l’estime, mais aussi la conviction que le jeune candidat pouvait constituer une valeur ajoutée dans le paysage politique local et national l’ont conduit à s’engager à ses côtés.
Mais son retour est révélateur : il ne revient pas chercher une position au sein du parti. Il revient avec une mémoire politique, et cette mémoire entre immédiatement en confrontation avec la pratique partisane qu’il découvre.
La campagne électorale devient alors autre chose qu’une campagne.
Elle devient, pour lui, un test grandeur nature de ce qu’est devenu le parti.
Mohamed Daoudi ne défend pas seulement un passé
On pourrait facilement réduire son texte à une nostalgie d’une époque politique révolue. Ce serait pourtant trop simple.
Lorsqu’il évoque Abderrahim Bouabid, Abderrahmane Youssoufi, Noubir Amaoui ou Mohamed Sassi, Daoudi ne se contente pas de convoquer des figures historiques. Il utilise cette mémoire pour définir ce qu’il considère comme les fondements d’une culture politique.
Dans son récit, l’appartenance à l’USFP ne se résumait pas à une carte de membre, à une couleur électorale ou à une candidature. Elle reposait sur une manière de penser la politique, sur l’autonomie du choix politique et sur une certaine conception du rapport entre le militant, le parti et la société.
C’est ce qui donne à sa phrase finale — « Cette Union socialiste actuelle, je ne la connais pas ; je n’en fais pas partie et elle ne fait pas partie de moi » — une portée qui dépasse la colère personnelle.
Il ne dit pas simplement qu’il ne reconnaît plus certains dirigeants ou certaines pratiques. Il affirme ne plus reconnaître la culture politique qu’il associait à l’USFP.
Du clan au parti : une bataille qui commence par le langage
L’un des passages les plus significatifs de son témoignage concerne le discours électoral dans la région de Laâyoune.
Daoudi explique qu’il lui était relativement naturel de travailler sur le discours de campagne, parce qu’il se considère comme un produit de l’école politique socialiste. Il affirme même avoir contribué à imposer une forme de discours visant à dépasser les références générales à la tribu et à la famille, pour placer le parti au centre de la mobilisation politique.
Cette question est loin d’être secondaire.
Pour Daoudi, une campagne électorale ne consiste pas seulement à réunir des voix. Elle est également une épreuve de la capacité d’un parti à produire un discours politique.
Le candidat s’adresse-t-il au citoyen comme citoyen ?
Ou lui parle-t-il d’abord en fonction de son appartenance sociale, familiale ou tribale ?
Le parti constitue-t-il un cadre capable de dépasser les structures sociales préexistantes ?
Ou dépend-il de ces structures pour produire sa propre force électorale ?
Le propos de Daoudi dépasse ici l’USFP. Il renvoie à une interrogation plus large sur les rapports entre partis, candidats et structures sociales dans les circonscriptions où les logiques électorales restent étroitement liées aux réalités locales.
Son expérience pose donc une question fondamentale :
si le parti ne parvient plus à se substituer politiquement aux réseaux sociaux traditionnels, quelle fonction politique lui reste-t-il ?
Le moment où sa perception bascule
Le tournant de son récit ne se situe pourtant pas dans un meeting électoral. Il intervient au siège central du parti à Rabat.
Mohamed Daoudi raconte s’être rendu de Laâyoune à Rabat, dans le cadre d’une mission officielle, afin de récupérer les investitures concernant les candidats de la région.
Il s’attendait, dit-il, à une procédure administrative relativement ordinaire : déposer les dossiers, attendre, puis récupérer les documents.
Mais une rencontre avec le premier secrétaire du parti, Driss Lachgar, va modifier sa perception.
Selon son récit, Lachgar a souhaité le rencontrer personnellement et lui aurait indiqué qu’il se chargerait lui-même de remettre les investitures à une personnalité appartenant à un autre parti, tout en demandant à Daoudi de transmettre à cette personne qu’il souhaitait la voir.
Daoudi ne présente pas cette scène comme une simple question administrative. Il la replace dans son histoire militante et dans les références politiques qui ont façonné son parcours.
Ce qui le choque, dans son récit, n’est donc pas uniquement l’opération elle-même. C’est ce qu’il estime qu’elle révèle d’une nouvelle manière de gérer le parti et les candidatures.
Journalistiquement, cette distinction est importante : il s’agit de la lecture et du témoignage de Mohamed Daoudi, et non d’un jugement judiciaire sur les faits ni d’une vérité générale sur l’ensemble de l’USFP.
Le « magasin politique » comme expression d’une rupture
La formule la plus dure de son texte est probablement celle dans laquelle Daoudi décrit l’USFP actuel comme une sorte de « magasin politique électoral », puis comme une « machine à intérêts ».
Derrière cette formule se trouve une inquiétude plus profonde.
Pour Daoudi, le problème ne commence pas lorsqu’un parti perd des sièges. Il commence lorsqu’il perd, à ses yeux, la raison politique de l’adhésion à ce parti.
Autrement dit : que reste-t-il d’un parti lorsque l’élection devient sa principale finalité ?
Qu’est-ce qui pousse encore un citoyen à y adhérer : l’idéologie, le programme, l’histoire, la confiance, les personnes, ou la possibilité d’obtenir une investiture et un siège ?
Et si l’élection devient la finalité ultime, que reste-t-il de l’organisation entre deux scrutins ?
Daoudi ne formule pas ces questions sous la forme d’un traité politique. Il les fait apparaître à travers son expérience.
C’est précisément ce qui donne à son témoignage sa force.
L’USFP face aux élections de 2026
Le texte de Mohamed Daoudi intervient également dans un contexte électoral précis.
Lors des élections législatives du 23 septembre 2026, l’Union socialiste des forces populaires a obtenu 26 sièges, derrière le Rassemblement national des indépendants, le Parti de l’Istiqlal, le Parti authenticité et modernité et le Parti de la justice et du développement. Les résultats définitifs ont confirmé les résultats provisoires annoncés après le scrutin.
Le premier secrétaire de l’USFP, Driss Lachgar, a lui-même reconnu que le résultat constituait un recul par rapport aux performances précédentes et annoncé que le parti devait en tirer les enseignements à travers ses instances.
Il serait toutefois excessif de transformer le témoignage de Daoudi en explication unique du résultat électoral. Une élection dépend de nombreux facteurs : candidats, campagnes, implantation locale, concurrence, participation, alliances et contexte politique.
Mais son témoignage introduit une question que les chiffres ne suffisent pas à résoudre :
le problème est-il seulement électoral, ou concerne-t-il également l’image du parti, son identité et sa relation avec la société ?
Le message ne s’adresse pas seulement à l’USFP
Une lecture attentive du texte montre que Mohamed Daoudi ne parle pas uniquement à l’Union socialiste.
Son message s’adresse aux responsables politiques : porter le nom d’un parti historique ne suffit pas à hériter automatiquement de son capital symbolique.
Il s’adresse aussi aux dirigeants des partis : la manière de gérer les investitures, les candidats et les campagnes n’est pas une simple affaire administrative. Elle révèle une certaine conception de l’organisation politique.
Il s’adresse enfin à la société : réduire la politique aux personnes, aux familles, aux réseaux ou aux appartenances sociales revient, dans sa lecture, à affaiblir la fonction même du parti politique.
Et son message vise surtout les nouvelles générations : l’histoire d’un parti ne peut pas être seulement un décor derrière les tribunes électorales. Elle doit produire une culture politique, sinon elle devient une mémoire utilisée selon les circonstances.
Que signifie quitter le parti sans quitter l’école ?
C’est probablement la contradiction la plus intéressante du texte de Mohamed Daoudi.
Il a quitté l’organisation, mais affirme ne pas avoir quitté l’école politique qu’elle lui avait transmise.
Lorsqu’il revient dans une campagne électorale, il affirme donc avoir tenté de réintroduire ce qu’il considère comme un discours politique authentiquement socialiste.
L’organisation est restée derrière lui, mais la culture politique, elle, a continué à vivre.
Cela ouvre une question qui dépasse largement l’USFP :
une idée politique peut-elle survivre en dehors de l’organisation qui l’a portée ?
Et inversement :
un parti peut-il conserver son nom historique lorsque sa culture interne évolue au point que certains de ses anciens militants ne s’y reconnaissent plus ?
La question est également générationnelle.
Le problème est-il que les nouvelles générations ignorent l’histoire du parti ?
Ou les partis ont-ils échoué à transmettre cette histoire comme une culture politique vivante plutôt que comme un patrimoine symbolique ?
Les élections se terminent. Les questions restent.
Les élections du 23 septembre ont redistribué les sièges et ouvert une nouvelle séquence politique. Mais le texte de Mohamed Daoudi rappelle que les élections ne se terminent pas nécessairement avec la proclamation des résultats.
Il existe une autre compétition, plus silencieuse : celle qui oppose l’identité politique, la mémoire, la pratique et la représentation sociale du parti.
La carte parlementaire peut changer rapidement. La reconstruction d’une culture politique demande beaucoup plus de temps.
Daoudi ne regrette pas, dit-il, d’avoir participé à la campagne de son ami. Il considère au contraire avoir défendu, à travers cette expérience, une conception du discours politique à laquelle il demeure attaché.
C’est là toute la contradiction de son témoignage.
Il est revenu vers l’USFP pour soutenir un candidat et s’est retrouvé à interroger le parti lui-même.
Il est revenu pour une bataille électorale et en est sorti avec une interrogation sur le sens de l’appartenance politique.
Il est revenu dans une organisation qu’il avait quittée depuis longtemps et affirme avoir découvert, selon sa propre lecture, un parti dont il ne reconnaît plus la culture.
Sa dernière phrase prend alors toute sa portée :
« Cette Union socialiste actuelle, je ne la connais pas ; je n’en fais pas partie et elle ne fait pas partie de moi. »
Ce n’est pas seulement une conclusion personnelle. C’est une question adressée au parti.
L’USFP peut-il encore réduire la distance entre son histoire et sa pratique politique actuelle ? Ou les transformations de la politique électorale marocaine ont-elles produit un autre parti, que certains anciens militants ne reconnaissent plus comme celui de leur mémoire ?
Mohamed Daoudi laisse cette question ouverte.
Et c’est précisément pour cela que son témoignage mérite d’être lu comme autre chose qu’un règlement de comptes : comme le récit d’un ancien militant qui, en revenant temporairement sur le terrain électoral, a voulu mesurer ce qui reste d’une école politique dans une organisation qu’il ne reconnaît plus.


