dimanche, septembre 27, 2026
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Quand la géographie électorale bouscule la sociologie : que disent les chiffres de Driss Kassouri sur la ville et la campagne ?

Il y a des chiffres dans les résultats électoraux qui n’ont pas besoin de beaucoup d’explications pour attirer l’attention, mais qui exigent beaucoup de réflexion avant de devenir un jugement sur la société.

C’est précisément le point de départ choisi par le docteur et universitaire Driss Kassouri dans une lecture publiée au lendemain des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026. Il s’arrête sur la répartition territoriale des sièges obtenus par les quatre premières formations politiques et la confronte aux référentiels politiques et idéologiques que ces partis revendiquent eux-mêmes.

Les données à partir desquelles il raisonne sont claires : le Parti authenticité et modernité a obtenu 34 sièges dans l’espace urbain contre 63 dans le monde rural, le Rassemblement national des indépendants 26 sièges en ville contre 40 à la campagne, et le Parti de l’Istiqlal 29 sièges dans les villes contre 36 dans les zones rurales. La situation du Parti de la justice et du développement apparaît, elle, sensiblement différente, avec 43 sièges en milieu urbain contre seulement 11 dans le monde rural.

Mais Kassouri ne considère pas ces chiffres comme un simple tableau électoral.

C’est là que commence la véritable question.

Le parti qui se présente comme porteur de valeurs de modernité et de libéralisme, relève l’universitaire, trouve une part importante de son poids électoral dans le monde rural. À l’inverse, le parti historiquement associé à une référence politique islamiste, le PJD, concentre l’essentiel de ses sièges dans les villes.

La question quitte alors le terrain strictement électoral pour entrer dans celui de la sociologie.

La conscience politique du monde rural marocain aurait-elle changé à ce point ? Ou faut-il revoir notre manière de comprendre le rapport entre territoire et choix politique ?

C’est le cœur de la lecture proposée par Driss Kassouri.

Car son propos ne consiste pas simplement à dire que « la campagne a voté pour tel parti et la ville pour tel autre ». Il pousse les chiffres jusqu’à leurs implications théoriques : si les partis se présentent avec des références politiques et intellectuelles différentes, comment expliquer cette inversion territoriale sans réexaminer le rapport entre espace social et conscience politique ?

La ville n’est pas seulement un ensemble de bâtiments, de marchés, d’universités et d’administrations. La campagne n’est pas davantage une simple addition de villages et de territoires agricoles. Derrière chaque espace existent des réseaux de relations sociales, des intérêts économiques, des modes de vie, des institutions, des mémoires politiques et des formes différentes d’accès à l’État, aux partis et à l’information.

C’est pourquoi la question devient beaucoup plus large que le résultat d’un parti ou la défaite d’un autre.

Elle devient une question sur la société marocaine elle-même.

Kassouri mobilise, dans cette perspective, un héritage important de la sociologie politique qui a cherché à relier les structures sociales et économiques aux formes de conscience, de culture et de pratique politique, en convoquant notamment Ibn Khaldoun, Gramsci, Marx, Bourdieu et Poulantzas.

L’idée qu’il cherche à mettre à l’épreuve à travers les chiffres de 2026 est la suivante : si les structures sociales et territoriales continuent de jouer un rôle dans la formation de la conscience, comment expliquer des résultats qui semblent, à première vue, inverser le rapport traditionnel entre territoire et choix politique ?

Mais c’est précisément ici qu’il faut être plus prudent avec les chiffres eux-mêmes.

On ne peut pas transformer un résultat électoral ponctuel en jugement définitif sur la « conscience » d’une ville entière ou sur celle d’un monde rural homogène. On ne peut pas davantage supposer que l’électeur rural vote uniquement en tant que « rural », pas plus que l’électeur urbain ne possède nécessairement une conscience urbaine uniforme.

Le siège parlementaire n’est donc pas le miroir direct de la conscience de l’électeur.

Il existe un système électoral, un découpage des circonscriptions, une configuration des listes et des règles de conversion des voix en sièges. La Chambre des représentants compte 395 membres, élus selon une architecture combinant circonscriptions locales et régionales et reposant sur la représentation proportionnelle.

Cette dimension est essentielle pour lire la réflexion de Kassouri, car elle ne détruit pas sa question : elle la rend plus complexe.

Dans quelle mesure les sièges obtenus par un parti reflètent-ils réellement les choix politiques des électeurs, et dans quelle mesure reflètent-ils aussi la mécanique électorale, la géographie des circonscriptions et la capacité des formations à transformer les voix en sièges ?

À partir de là, le terme de « non-sens » ou d’« absurdité » utilisé par Kassouri pour qualifier certains aspects du résultat doit être compris avant tout comme une interpellation intellectuelle.

Il voit dans cette répartition territoriale un paradoxe qui mérite d’être soumis à l’examen de la sociologie politique marocaine. Mais il va plus loin lorsqu’il s’arrête sur certaines ressemblances et proximités numériques entre les résultats et y voit ce qu’il considère comme un possible schéma révélateur dans la production des chiffres.

C’est précisément sur ce terrain que le journaliste doit distinguer deux niveaux.

Le premier niveau est celui des chiffres annoncés, qui peuvent être vérifiés et comparés.

Le second est celui de l’interprétation que Kassouri en tire, notamment lorsqu’il évoque les ressemblances numériques et la possibilité d’un schéma dans la production des résultats.

À ce stade, une simple proximité entre plusieurs nombres de sièges ne suffit pas, à elle seule, à démontrer l’existence d’une manipulation électorale. Cette distinction ne réduit pas la portée de la question posée par l’universitaire. Elle évite simplement qu’une interrogation scientifique ne soit transformée en conclusion préalable.

Et peut-être que la question la plus intéressante est justement l’inverse :

si les résultats sont conformes au processus institutionnel annoncé, que nous disent-ils alors de la société marocaine ?

C’est ici que la lecture de Kassouri devient particulièrement intéressante.

Car le paradoxe ne signifie pas nécessairement que « la campagne est devenue moderne » tandis que « la ville est redevenue conservatrice ». Il peut signifier quelque chose de plus complexe : que les catégories mêmes de « modernité » et de « conservatisme » ne suffisent plus à expliquer le comportement électoral marocain.

Un électeur peut choisir un parti affichant un discours économique libéral en fonction d’une promesse sociale. Il peut voter pour une formation à référence religieuse en fonction d’une position locale. Il peut également voter pour un candidat en raison d’une relation personnelle, d’un réseau familial ou professionnel, d’un rapport de proximité, d’un bilan local ou d’une perception particulière de l’action publique.

Le territoire peut donc être un facteur déterminant sans être nécessairement le seul.

C’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe des chiffres de 2026 : ce n’est peut-être pas la société qui est sortie des théories classiques de la sociologie, mais certains de nos anciens outils de lecture qui doivent être réexaminés.

Cette dimension donne à la lecture de Kassouri une portée qui dépasse largement l’élection elle-même.

Si le monde rural vote dans une direction et les villes dans une autre, la question ne devrait pas s’arrêter à : qui a gagné ici et qui a gagné là-bas ?

Elle devrait aller plus loin : qu’est-ce qui a changé dans la structure sociale ? Qu’est-ce qui a changé dans la relation entre le citoyen et le parti ? La référence idéologique a-t-elle perdu une partie de son poids au profit du candidat, des réseaux locaux et des intérêts immédiats ? Les élections sont-elles devenues davantage liées à la perception de l’action publique et aux bénéfices concrets attendus ? Et la ville elle-même est-elle devenue un espace électoral suffisamment fragmenté pour ne plus pouvoir être enfermée dans une opposition simple entre « modernité » et « conservatisme » ?

Une autre question, plus sensible encore, apparaît alors :

Sommes-nous encore en train de lire les élections marocaines comme l’expression d’une conscience sociale relativement stable, ou sont-elles devenues le miroir d’un moment politique mouvant, où les choix peuvent changer d’un scrutin à l’autre ?

Cette question prend une importance supplémentaire dans le contexte des élections de 2026, notamment avec un taux de participation annoncé à 38,08 %.

Car lorsqu’on observe uniquement ceux qui sont allés voter, on ne voit qu’une partie de la société.

Mais lorsqu’on demande aussi qui n’est pas allé voter et pourquoi, la carte devient beaucoup plus complexe.

C’est probablement pour cette raison que la remarque de Driss Kassouri mérite d’être considérée comme le point de départ d’un débat plus large plutôt que comme une conclusion définitive.

Il place devant nous une contradiction entre la géographie et les référentiels politiques, puis nous pousse à interroger la capacité des théories sociologiques classiques à expliquer une société marocaine qui évolue rapidement.

Car une élection ne dit pas seulement qui a obtenu des sièges.

Elle peut aussi révéler que la société elle-même devient de plus en plus difficile à réduire à quelques catégories.

C’est finalement là que réside la véritable portée de l’idée avancée par le docteur et universitaire Driss Kassouri : lire les chiffres non pas comme la fin de l’histoire, mais comme le début d’une interrogation sur le Maroc qui les a produits.

Si la ville a changé de direction, si le monde rural est devenu déterminant dans la construction de la nouvelle carte parlementaire, la conscience de l’électeur marocain a-t-elle réellement changé ? Ou bien les outils des partis, la mécanique électorale, les réseaux d’intérêts et la relation entre le citoyen et la politique ont-ils évolué plus vite que notre capacité à les interpréter ?

La question reste ouverte.

Et cette fois, les chiffres ne suffisent pas à y répondre.

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