dimanche, juillet 12, 2026
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Nous vous l’avions dit : ne misez pas trop sur le football !

Des milliards sont consacrés au football, puisés à la fois dans le budget de l’État et dans les poches des citoyens, sans véritable contrôle ni mécanisme de reddition des comptes. Le football est partout : dans les cafés, dans les foyers, jusque dans les chambres à coucher, les salons et les salles à manger ; il envahit les réseaux sociaux, les smartphones, les ordinateurs, les rues et les ruelles étroites d’un pays où les crises se sont aggravées, où les différentes formes de corruption se sont enracinées, et où les occasions de joie ainsi que les moyens d’échapper aux multiples déceptions, défaites et difficultés matérielles se font de plus en plus rares. Les cafés tremblent sous les cris des supporters ; l’hystérie devient collective, tandis que le bénéfice concret, pour les citoyens les plus modestes, demeure inexistant.

Ce ballon, simple enveloppe de cuir gonflée d’air, est devenu, pour beaucoup de Marocains, l’unique événement capable de rompre la monotonie d’une existence profondément marquée par les difficultés. Que leurs équipes gagnent ou perdent, les compétitions footballistiques mobilisent une attention sans commune mesure avec celle accordée aux événements politiques, économiques, sociaux ou culturels. Elles occupent une place centrale dans un contexte où les institutions politiques, économiques, sociales et culturelles marocaines se sont révélées, durant de longues années, incapables de produire des événements porteurs d’espérance et dignes des aspirations du pays.

Pour ma part, je ne fais pas partie des passionnés de football ni de ses fidèles spectateurs. J’éprouve néanmoins un profond respect pour ce sport fascinant, capable de procurer une joie authentique à ceux qui le vivent parfois jusqu’à l’obsession. Les performances de ses équipes, le talent de ses joueurs, devenus de véritables « mythes contemporains » — Messi, Cristiano Ronaldo, Ronaldinho, Mbappé, pour ne citer qu’eux — offrent à des millions de personnes des instants de plaisir et une forme d’évasion face aux tensions d’une réalité politique, économique et sociale dont la pandémie de Covid-19 puis le ralentissement de l’économie mondiale n’ont fait qu’accentuer les déséquilibres jusqu’à parfois les rendre étouffants.

Il faut également reconnaître que ce ballon est devenu, dans de nombreux pays en développement, un puissant instrument de diversion, voire une forme d’anesthésie collective, un véritable « opium des peuples ». Il a aussi été à l’origine de nombreuses tragédies. Combien de rivalités, de haines et de conflits, aux niveaux local, régional ou international, le football a-t-il nourris avant qu’ils ne se transforment en affrontements silencieux ou larvés ? Combien de vies ont été brisées ? Combien de familles se sont déchirées ? Combien d’accidents et de catastrophes ont été provoqués par cette passion excessive ?

Dans le monde arabe, d’un océan à l’autre, d’innombrables manifestations culturelles et intellectuelles ont été reportées ou reprogrammées afin de ne pas coïncider avec la diffusion d’un grand match. On raconte même que certains imams, fervents supporters du FC Barcelone ou du Real Madrid, ont exceptionnellement regroupé les prières du Maghreb et de l’‘Ichâ afin de permettre aux fidèles d’assister à des rencontres décisives de leurs équipes favorites. Les stades espagnols sont ainsi devenus, pour certains, la nouvelle « qibla » d’une religion profane dont le football constitue désormais le credo. Gloire à Ronaldo, à Ronaldinho, à Messi, devenu, aux yeux de beaucoup, une véritable icône du monde contemporain ! Grâce au football, de nombreuses situations économiques et sociales se sont transformées ; il est parfois permis d’y voir l’illustration du proverbe selon lequel « à quelque chose malheur est bon ».

C’est dans le contexte de la récente et incompréhensible défaite de notre équipe nationale, en quart de finale de la Coupe du monde 2026, avec tout ce qu’elle a suscité de frustrations, d’interrogations et de blessures collectives, que je me permets de redire aux Marocains : ne misez pas trop sur le football !

Que cette formule serve à la fois de titre et d’avertissement. Elle ne vise nullement à déprécier notre sélection nationale ni à minimiser la valeur de ce sport universel. Elle invite plutôt à réfléchir aux véritables retombées sociales du football — si tant est qu’elles existent réellement pour les classes populaires marocaines — ainsi qu’aux profondes conséquences psychologiques que peuvent provoquer ses résultats. Car lorsque les succès annoncés ne se concrétisent pas, lorsque les immenses attentes suscitées par l’équipe nationale se transforment en déception, en frustration et en sentiment d’échec, c’est tout un imaginaire collectif qui vacille. À chaque compétition continentale ou internationale, notre sélection élève le niveau de nos espérances ; mais lorsque survient la défaite, c’est un profond désenchantement qui s’installe. Et c’est précisément là que réside le véritable problème.

Certes, il ne s’agit nullement de minimiser, ici ou ailleurs, les succès que peuvent remporter notre équipe nationale ou les clubs marocains, quelle que soit leur importance ou leur classement. Les victoires qu’ils obtiennent relèvent parfois de l’exploit et méritent d’être saluées. Il n’en demeure pas moins que nombre des performances du football marocain semblent davantage relever de circonstances exceptionnelles que d’une véritable politique sportive durable.

Depuis près de quarante-six ans, la sélection nationale n’a remporté aucun titre mondial, malgré les budgets colossaux consacrés au football, lesquels égalent, voire dépassent parfois, ceux de nombreuses grandes nations arabes et internationales de ce sport. Bien entendu, chacun est libre de partager ou non cette analyse. De même, nul ne saurait contester aux Marocains le droit de se réjouir des victoires de leur équipe nationale, ni celui d’exprimer leur déception lorsque ses résultats ne répondent pas aux attentes.

Cependant, au-delà des émotions légitimes qu’engendrent la victoire ou la défaite, le moment est venu d’interroger les contextes qui produisent ces résultats. Il convient de réfléchir à la manière dont ces succès sont administrés, valorisés et transformés en acquis durables, mais aussi à la façon dont les défaites sont analysées avec lucidité. Une victoire ne prend tout son sens que lorsqu’elle s’inscrit dans une stratégie de développement à long terme ; une défaite, quant à elle, ne peut devenir féconde qu’à la condition de donner lieu à un véritable exercice d’évaluation critique, fondé sur la responsabilité, la transparence et la reddition des comptes.

Il importe donc d’examiner avec sérieux les choix techniques, les orientations stratégiques, les méthodes de préparation, ainsi que les performances des entraîneurs, des techniciens, des dirigeants et des responsables de la Fédération Royale Marocaine de Football. Une culture de l’évaluation est indispensable si l’on souhaite bâtir un football capable de s’inscrire durablement parmi les grandes nations sportives.

Les passionnés du football marocain gagneraient eux aussi à fonder leur soutien sur des critères objectifs : la qualité du jeu, la discipline tactique, le professionnalisme et les performances effectives de leurs équipes, plutôt que sur un attachement émotionnel ou un patriotisme qui dispense parfois de toute analyse critique.

Cette attitude contraste avec certains discours relayés sur les réseaux sociaux ou par quelques personnalités publiques qui, après chaque contre-performance, se contentent d’affirmer : « Nous sommes fiers de vous, que vous gagniez ou que vous perdiez. » Une telle formule, aussi généreuse puisse-t-elle paraître, mérite d’être interrogée. Peut-on réellement célébrer indistinctement la victoire comme la défaite sans jamais s’interroger sur les causes de l’échec ?

De quels « Lions de l’Atlas » parlons-nous lorsque notre équipe s’incline face à la France ? Les joueurs français évoluent certes dans des clubs prestigieux, mais ils constituent avant tout une équipe soudée, préparée collectivement et construite autour d’un véritable projet sportif. Où sont, en revanche, les joueurs issus des grands clubs marocains tels que le Raja ou le Wydad dans l’ossature principale de notre sélection nationale ?

Face à la France, notre équipe est apparue psychologiquement fragilisée. Composée en grande partie de joueurs évoluant à l’étranger, elle a parfois donné l’impression d’être davantage une juxtaposition d’individualités qu’un collectif véritablement uni. Les automatismes faisaient défaut, la cohésion semblait fragile, chacun paraissant évoluer dans son propre registre sans réelle complémentarité. C’est précisément cette absence de jeu collectif qui a constitué, selon moi, l’une des principales faiblesses de notre sélection, alors qu’elle représentait simultanément l’une des grandes forces de son adversaire français.

Cette lecture peut paraître sévère, mais elle invite surtout à tirer les enseignements de cette défaite. Il devient indispensable d’ouvrir un débat serein et transparent sur le fonctionnement de notre football, sur les mécanismes de gouvernance de la Fédération, ainsi que sur les critères qui président aux choix sportifs. Car aucune expérience, quelle qu’en soit la nature, ne peut progresser sans évaluation rigoureuse, sans esprit critique, sans transparence ni véritable culture de la responsabilité.

Dès lors, il appartient au Maroc — dans toutes ses institutions, officielles comme civiles — de faire en sorte que les rares succès que le sport offre parfois aux Marocains deviennent de véritables occasions de réévaluer les choix, les politiques et les modes de gouvernance. Les défaites doivent être comprises, expliquées et assumées ; les victoires, quant à elles, ne sauraient relever du hasard ni de l’enthousiasme passager, mais s’inscrire dans une dynamique durable fondée sur le professionnalisme, la compétence et une vision stratégique.

Autrement dit, il convient d’identifier, avec lucidité et courage, les causes profondes de l’échec lorsqu’il survient, tout en institutionnalisant une culture de la victoire qui dépasse les explosions émotionnelles et les célébrations improvisées. Car une nation ne progresse véritablement que lorsqu’elle sait transformer aussi bien ses succès que ses revers en leviers de développement, de créativité et d’amélioration continue.

Il est donc nécessaire de dépasser une gestion affective, spontanée et parfois opportuniste des résultats sportifs. Les victoires obtenues par hasard ne peuvent constituer le fondement d’un projet national crédible. Les véritables performances sont toujours l’aboutissement d’un long processus de préparation, d’organisation, de formation et d’investissement.

À l’image des grandes écoles européennes ou latino-américaines de football, les succès ne sont jamais le fruit du miracle. Ils résultent d’un travail méthodique, d’une culture institutionnelle exigeante et d’une gouvernance fondée sur la compétence. Le football est une industrie. La joie est une industrie. La victoire elle-même est une industrie.

Pour ma part, je ne crois pas aux miracles qu’un simple ballon gonflé d’air pourrait accomplir, ni au Maroc ni ailleurs dans le monde arabe. Je crois, en revanche, que les véritables miracles naissent de l’autocritique, de la remise en question permanente, de l’amélioration des pratiques de gestion et d’organisation, ainsi que du choix de responsables compétents, intègres et profondément attachés à l’intérêt national.

Ce principe ne concerne d’ailleurs pas uniquement le football. Il vaut tout autant pour l’industrie, l’économie, l’enseignement, la recherche scientifique, la technologie, la culture, les arts, la pensée et l’ensemble des secteurs qui façonnent la vie quotidienne des citoyens.

Le jour où cette même foule qui fait vibrer les cafés au rythme des matches, qui envahit les rues pour célébrer une victoire ou exprimer sa colère après une défaite, manifestera avec la même ferveur pour assister aux activités culturelles, artistiques et intellectuelles — aujourd’hui si souvent marginalisées dans nos sociétés arabes —, nous pourrons alors parler d’un véritable changement de civilisation.

Le jour où cette même énergie collective sera mobilisée, avec lucidité, responsabilité et esprit citoyen, pour combattre la corruption, défendre la justice sociale, promouvoir la liberté, l’égalité, la dignité humaine et l’État de droit, le football retrouvera sa juste place : celle d’un magnifique spectacle sportif, et non celle d’un substitut aux grandes aspirations d’un peuple.

En attendant cet horizon, je continuerai, en tant que Marocain et comme tant d’autres Arabes, à reprendre les mots choisis par mon amie, la poète syrienne Lina Al-Taybi, pour intituler l’un de ses recueils de poésie, en m’adressant à cette patrie désirée, rêvée et encore à construire : « Je t’aime… mais je n’aime pas le football. »

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