Alors qu’une grande partie des Marocains était absorbée par le débat récurrent autour de l’heure légale, le journaliste et militant des droits humains Rachid Belghiti a choisi de braquer les projecteurs sur ce qu’il considère comme l’aspect le plus révélateur du communiqué publié à l’issue du Conseil de gouvernement. Dans une publication largement relayée sur Facebook, il ne s’est pas arrêté au chiffre des 528 000 candidats ayant passé les épreuves du baccalauréat en 2026. Il a préféré poser une question plus fondamentale : que cachent réellement ces chiffres ? Combien d’enfants sont entrés à l’école sans jamais atteindre le seuil du baccalauréat ? À partir de cette interrogation, Belghiti ouvre un débat qui dépasse largement les résultats d’un examen annuel pour interroger la capacité de l’école marocaine à garantir l’égalité des chances et à remplir sa mission d’ascenseur social.
Cette réflexion trouve un écho dans les constats dressés depuis plusieurs années par de nombreuses institutions nationales et internationales. Toutes reconnaissent que le Maroc a réalisé des progrès significatifs dans la généralisation de la scolarisation, notamment au niveau primaire. Mais elles soulignent également que le principal défi ne réside plus dans l’accès à l’école, mais dans la capacité du système éducatif à maintenir les élèves jusqu’à la fin du cycle secondaire qualifiant. Autrement dit, le véritable enjeu n’est plus de faire entrer les enfants dans les établissements scolaires, mais de leur permettre d’y poursuivre leur parcours jusqu’au baccalauréat. C’est précisément sur ce point que convergent les analyses du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, du Conseil économique, social et environnemental, de la Banque mondiale ainsi que des agences des Nations unies.
Dans cette perspective, le chiffre de 528 000 candidats prend une signification bien différente. Il ne représente pas uniquement ceux qui ont atteint la dernière étape de l’enseignement secondaire ; il rappelle aussi, en creux, tous ceux qui ont quitté le système éducatif avant d’y parvenir. Derrière les statistiques officielles se cachent des milliers de parcours interrompus par la précarité économique, les inégalités territoriales, les difficultés familiales, le manque d’infrastructures ou encore les contraintes sociales. Certains élèves abandonnent très tôt, d’autres redoublent plusieurs années avant de décrocher définitivement, tandis que d’autres encore s’orientent vers la formation professionnelle ou rejoignent prématurément le marché du travail informel.
C’est pourquoi l’observation formulée par Rachid Belghiti mérite d’être examinée avec attention. Évaluer un système éducatif ne consiste pas uniquement à compter le nombre de candidats ou de diplômés. Cela suppose également de mesurer le nombre d’élèves que l’école a perdus en chemin et de comprendre les mécanismes qui expliquent ces ruptures. Les indicateurs de réussite prennent une autre dimension lorsqu’ils sont confrontés aux réalités du décrochage scolaire et des profondes disparités sociales et territoriales qui continuent de caractériser le paysage éducatif marocain.
Le journaliste attire également l’attention sur une autre question : celle de la nature même de la réussite scolaire. Selon lui, le baccalauréat ne se résume pas à quelques jours d’examen ; il constitue l’aboutissement d’années durant lesquelles s’accumulent les inégalités économiques, culturelles et géographiques. Cette analyse relève de son appréciation personnelle, mais elle rejoint de nombreuses études nationales et internationales qui mettent en évidence une corrélation entre les performances scolaires, le niveau de revenu des familles, le lieu de résidence, le niveau d’instruction des parents, la qualité des établissements fréquentés et l’accès aux ressources pédagogiques. Dans cette lecture, les résultats du baccalauréat deviennent également un révélateur de la manière dont les opportunités sont réparties au sein de la société.
Belghiti s’arrête également sur l’expression « candidats scolarisés » utilisée dans le communiqué gouvernemental. Il estime que ce choix statistique mérite d’être interrogé, dans la mesure où les résultats des candidats libres diffèrent traditionnellement de ceux des élèves inscrits dans les établissements scolaires. D’un point de vue méthodologique, cette distinction est parfaitement admise dans les statistiques éducatives. Néanmoins, elle soulève une question légitime sur la manière dont les indicateurs sont présentés au public lorsqu’il s’agit d’évaluer l’état réel du système éducatif dans son ensemble.
Par ailleurs, lorsque le ministre de l’Éducation nationale évoque une « dynamique positive », cette appréciation repose sur des éléments objectivement mesurables : augmentation du nombre de candidats, progression du nombre de lauréats et stabilité du taux de réussite. Toutefois, comme le rappellent de nombreux chercheurs, ces indicateurs ne suffisent pas à eux seuls pour apprécier la qualité d’un système éducatif. D’autres paramètres demeurent essentiels : les taux d’abandon scolaire, la qualité des apprentissages, l’accès à l’enseignement supérieur, l’insertion professionnelle ou encore la situation des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
C’est à ce niveau que le débat dépasse largement le cadre du baccalauréat pour poser une question plus profonde sur la fonction sociale de l’école marocaine. L’école publique est-elle encore capable de jouer son rôle traditionnel de moteur de mobilité sociale et de réduction des inégalités ? Ou bien les fractures économiques et territoriales se reproduisent-elles désormais à l’intérieur même des salles de classe, au point que les chances de réussite dépendent autant du milieu social que des efforts personnels des élèves ? Ces interrogations ne trouvent évidemment pas leur réponse dans un simple communiqué gouvernemental, mais elles demeurent au cœur des réflexions menées par les spécialistes de l’éducation et les institutions chargées d’évaluer les politiques publiques.
Au final, les analyses de Rachid Belghiti peuvent faire l’objet de débats et les appréciations sur le bilan du gouvernement en matière d’éducation peuvent diverger. Il n’en demeure pas moins que sa publication a eu le mérite de transformer un chiffre administratif en une réflexion plus large sur l’avenir de l’école marocaine. Car la véritable question n’est peut-être pas seulement de savoir combien d’élèves ont obtenu leur baccalauréat, mais combien d’enfants l’école marocaine est réellement parvenue à accompagner jusqu’à cette étape, puis à préparer à une insertion sociale et professionnelle digne. En définitive, la valeur d’une réforme éducative ne se mesure pas uniquement au nombre de diplômes délivrés, mais aussi au nombre de destins qu’elle parvient à préserver de l’échec, de l’exclusion et de la précarité.


