Malgré le recul de la Russie… Le Maroc peut-il réellement devenir le leader du marché européen des engrais phosphatés alors que sa sécurité industrielle reste dépendante du pétrole brut et du soufre ?
La véritable question aujourd’hui n’est plus de savoir pourquoi les exportations marocaines d’engrais phosphatés vers l’Union européenne ont chuté de près de 49 % au premier trimestre 2026. Les chiffres eux-mêmes apportent déjà une grande partie de la réponse. La demande européenne s’est effondrée à son niveau le plus bas depuis plusieurs années, tandis que les agriculteurs européens réduisent leurs achats sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie, des engrais et de l’érosion de leurs marges bénéficiaires.
Mais derrière ces statistiques se cache une interrogation beaucoup plus profonde, largement absente des analyses économiques classiques : le Maroc dispose-t-il réellement des moyens de devenir, à partir de 2027, le premier fournisseur d’engrais phosphatés de l’Europe, alors qu’une composante essentielle de sa chaîne industrielle demeure dépendante d’approvisionnements extérieurs liés au pétrole brut et au soufre ?
C’est précisément là que commence la véritable lecture stratégique.
Car le phosphate, aussi abondant soit-il dans le sous-sol marocain, ne suffit pas à produire un engrais. La transformation industrielle passe par la fabrication d’acide phosphorique, laquelle repose essentiellement sur l’acide sulfurique. Et celui-ci ne peut être produit sans soufre, matière première stratégique dont la disponibilité dépend largement de l’industrie mondiale du pétrole et du gaz.
Autrement dit, derrière chaque tonne d’engrais exportée depuis les plateformes industrielles marocaines se cache une chaîne d’approvisionnement mondiale beaucoup plus complexe que ne le laissent apparaître les statistiques commerciales.
Le soufre utilisé par l’industrie marocaine n’est pas extrait localement en quantités suffisantes. Il provient principalement des opérations de raffinage du pétrole brut et du traitement du gaz naturel. Chaque baril de pétrole raffiné dans le monde ne produit pas uniquement des carburants ; il génère également du soufre, lequel est ensuite transformé en acide sulfurique avant d’entrer dans la fabrication des engrais phosphatés.
Cette réalité relie directement l’avenir du phosphate marocain à celui de la sécurité énergétique mondiale.
C’est pourquoi une question stratégique s’impose naturellement : que se passerait-il si les chaînes mondiales d’approvisionnement en pétrole étaient de nouveau perturbées ? Que deviendrait la production marocaine si l’offre mondiale de soufre venait à diminuer sous l’effet d’un ralentissement du raffinage, de tensions géopolitiques ou de nouvelles crises énergétiques ? Le Royaume dispose-t-il aujourd’hui de réserves stratégiques suffisantes pour garantir la continuité de sa production dans un tel scénario ?
L’expérience récente montre que le Groupe OCP a considérablement renforcé la diversification de ses sources d’approvisionnement en soufre, en développant des partenariats avec les pays du Golfe, l’Amérique du Nord, l’Europe et plusieurs producteurs asiatiques. Les infrastructures portuaires marocaines ont également été modernisées afin d’assurer un flux continu de cette matière première essentielle.
Mais diversifier ne signifie pas s’affranchir de la dépendance.
Le Maroc ne contrôle ni la production mondiale de soufre, ni les marchés pétroliers qui conditionnent sa disponibilité, ni les tensions géopolitiques susceptibles de bouleverser le commerce maritime international.
C’est précisément ici que la notion de sécurité industrielle prend le pas sur la simple logique commerciale.
Les crises successives de ces dernières années ont profondément transformé les règles de l’économie mondiale. Les chaînes d’approvisionnement ne répondent plus uniquement aux mécanismes du marché ; elles sont désormais influencées par les conflits armés, les sanctions économiques, les tensions géopolitiques et les nouvelles stratégies de souveraineté industrielle.
La guerre en Ukraine, les perturbations en mer Rouge, les tensions dans le Golfe ou encore les politiques de sanctions internationales ont démontré qu’une matière première pouvait, en quelques semaines seulement, devenir un véritable instrument de puissance géopolitique.
Dans ce contexte, le recul progressif de la Russie sur le marché européen ne signifie nullement que le Maroc récupérera automatiquement l’ensemble des parts de marché libérées.
Certes, les nouvelles taxes européennes rendent progressivement les engrais russes de moins en moins compétitifs. Certes également, la proximité géographique du Maroc, la performance de ses infrastructures logistiques et la solidité de ses relations commerciales avec l’Europe constituent des avantages considérables.
Mais la compétition qui s’annonce ne se jouera plus uniquement entre Rabat et Moscou.
L’Arabie saoudite vient d’effectuer son entrée sur le marché européen des engrais phosphatés. L’Égypte poursuit l’expansion de ses capacités industrielles. La Norvège bénéficie de son positionnement dans les industries bas carbone. Israël développe également plusieurs segments spécialisés à forte valeur ajoutée.
Lorsque la demande européenne repartira progressivement à partir de 2027, chaque tonne supplémentaire fera l’objet d’une concurrence particulièrement intense.
Pour autant, le véritable avantage compétitif du Maroc ne réside pas uniquement dans l’immensité de ses réserves de phosphate.
Sa véritable force est d’avoir construit, au cours des deux dernières décennies, une filière industrielle intégrée, capable de transformer la roche phosphatée en engrais complexes adaptés aux caractéristiques spécifiques des sols, des cultures et des besoins agricoles de nombreux pays à travers le monde.
Cette montée en gamme constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers de compétitivité du Royaume.


