À travers son article consacré à la nécessité d’ouvrir davantage les espaces de décision aux compétences nationales indépendantes, l’analyste et acteur politique Aziz Drouch remet au centre du débat une question qui accompagne le Maroc depuis plusieurs décennies, mais qui ressurgit avec plus d’intensité chaque fois que les défis économiques et sociaux se complexifient. Au fond, son propos ne porte pas uniquement sur des personnalités ou des responsables précis ; il soulève une interrogation plus profonde concernant la nature des élites qui pilotent l’action publique et leur capacité à répondre aux mutations rapides que connaît le Royaume.
Ce qui retient particulièrement l’attention dans la lecture proposée par Drouch, c’est son constat selon lequel une partie croissante des citoyens évalue désormais les politiques publiques à travers leurs résultats concrets plutôt qu’à travers les discours, les slogans ou les campagnes de communication. Lorsque les préoccupations quotidiennes des Marocains tournent autour de l’école, de la santé, du pouvoir d’achat, de l’emploi ou encore de la justice sociale, le débat finit naturellement par dépasser les programmes pour s’intéresser à ceux qui les conçoivent, les mettent en œuvre et les supervisent.
Dans cette perspective, l’auteur adresse un message implicite mais clair à la classe politique : la légitimité institutionnelle ou la visibilité médiatique ne suffisent plus à convaincre une opinion publique de plus en plus exigeante. Ce qui semble désormais compter davantage est la capacité à produire des résultats tangibles. Cette observation dépasse les frontières partisanes et concerne l’ensemble des acteurs occupant des positions de responsabilité, car la crise de confiance évoquée dans son texte ne se limite pas à une institution particulière ; elle renvoie à un processus plus large qui nourrit chez une partie de la population des interrogations persistantes sur l’efficacité de l’action publique.
En filigrane, Aziz Drouch pose également la question de l’équilibre entre la continuité de l’État et le renouvellement des élites. Toute nation a besoin de stabilité institutionnelle pour préserver ses équilibres et assurer son développement. Mais cette stabilité ne peut produire ses effets positifs que si elle s’accompagne d’une capacité permanente à intégrer de nouvelles compétences, de nouvelles visions et de nouvelles générations de décideurs. Dès lors, une interrogation centrale apparaît : le Maroc est-il parvenu, au cours des dernières décennies, à concilier stabilité et renouvellement, ou le rythme de renouvellement des élites est-il devenu inférieur à celui des transformations que connaît la société ?
L’un des aspects les plus significatifs de son texte réside également dans son plaidoyer en faveur des compétences marocaines présentes aussi bien à l’intérieur du pays qu’au sein de la diaspora. Derrière cette idée se cache un enjeu stratégique majeur : celui de la valorisation du capital humain national. Le Maroc dispose aujourd’hui de cadres, de chercheurs, d’universitaires, d’ingénieurs et d’experts occupant des positions importantes dans des institutions internationales, des centres de recherche et des entreprises de premier plan. Pourtant, la question demeure ouverte quant à leur implication réelle dans la définition des politiques publiques et dans la réflexion stratégique nationale.
La réflexion de Drouch dépasse toutefois le cadre strictement politique. Elle touche directement au modèle de développement lui-même. Les défis auxquels le Royaume est confronté ne relèvent plus seulement de la gestion administrative classique. Ils concernent désormais la transition numérique, la souveraineté alimentaire, les mutations climatiques, l’attractivité économique, la réforme de l’enseignement, la modernisation du système de santé et la réduction des inégalités territoriales et sociales. Dans un tel contexte, la compétence, l’expertise et la capacité d’anticipation deviennent des ressources aussi essentielles que les investissements ou les infrastructures.
Sous un autre angle, l’analyse proposée par l’auteur peut être interprétée comme une invitation à repenser la relation entre le citoyen et les institutions. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit lorsque le citoyen perçoit que le mérite, la compétence et l’intégrité constituent réellement les critères d’accès aux responsabilités, et que les mécanismes de reddition des comptes s’appliquent avec équité et transparence. Le débat sur les élites, loin d’être réservé aux cercles politiques ou intellectuels, touche donc directement la vie quotidienne des citoyens et leur perception de la justice et de l’égalité des chances.
Mais la question la plus importante soulevée par le texte d’Aziz Drouch est sans doute celle-ci : les difficultés de développement auxquelles le Maroc est confronté relèvent-elles principalement des personnes qui occupent les postes de responsabilité, ou bien des mécanismes institutionnels qui produisent et reproduisent ces mêmes élites ? En d’autres termes, le changement des visages suffit-il à produire des résultats différents, ou faut-il également transformer les modes de gouvernance, de sélection et de décision ?
C’est précisément là que la réflexion de l’auteur prend une dimension stratégique. Son propos ne semble pas se limiter à une revendication de renouvellement des responsables. Il invite à une réflexion plus profonde sur la capacité de l’État et de la société à renouveler leurs outils de pensée, leurs méthodes d’action et leurs mécanismes de gouvernance afin de répondre aux défis du XXIe siècle. Dans un monde où la compétition entre les nations repose de plus en plus sur le savoir, l’innovation et la qualité des institutions, la question du renouvellement des élites devient indissociable de celle du développement.
Au final, l’intérêt majeur du texte d’Aziz Drouch ne réside pas uniquement dans les critiques ou les observations qu’il formule. Il réside surtout dans les interrogations qu’il laisse ouvertes. Comment le Maroc peut-il renforcer simultanément son efficacité économique, sa cohésion sociale et la confiance de ses citoyens ? Le renouvellement des élites constitue-t-il aujourd’hui une nécessité stratégique pour accompagner les ambitions du Royaume ? Ou bien le véritable défi consiste-t-il à renouveler les mécanismes de production des élites elles-mêmes ? Autant de questions qui dépassent largement le cadre d’un article d’opinion et qui renvoient à l’un des débats les plus déterminants pour l’avenir du Maroc.


