Dans de nombreux foyers marocains, les conversations du quotidien ne tournent plus autour des projets d’avenir ou des ambitions de demain. Elles commencent souvent par une question plus simple, mais infiniment plus lourde : comment finir le mois avec ce qu’il reste du salaire ? Entre la hausse des prix alimentaires, les factures d’eau et d’électricité, les dépenses liées à l’éducation, aux soins de santé et aux transports, le citoyen se retrouve engagé dans une lutte silencieuse contre un coût de la vie qui ne cesse de croître. Pendant ce temps, le discours politique continue de parler de programmes, de réformes et d’indicateurs. C’est dans ce contexte que l’intervention de Mohamed Chouki, président du groupe parlementaire du Rassemblement National des Indépendants, dans l’émission « Heure de Vérité » sur la deuxième chaîne, a dépassé le simple cadre d’un entretien médiatique pour devenir un révélateur d’une interrogation plus profonde sur le rapport entre le pouvoir et la réalité vécue.
Face aux caméras, Chouki a défendu le bilan du gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch. Il a évoqué les réformes, les réalisations, la cohésion de la majorité, les politiques publiques et les mécanismes du marché. Mais au-delà de cette plaidoirie politique, son intervention a donné l’impression d’un appel renouvelé à la confiance. Comme si l’on demandait aux Marocains de signer une nouvelle fois un chèque politique à blanc : davantage de patience, davantage de compréhension face aux contraintes économiques, davantage de confiance dans les effets futurs de réformes dont les bénéfices peinent encore à se refléter dans le quotidien des ménages.
Le véritable défi auquel se heurte aujourd’hui le discours gouvernemental réside précisément dans cette distance entre les chiffres et les ressentis. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement a dû faire face à une succession de crises : les séquelles de la pandémie, les épisodes répétés de sécheresse, les tensions internationales ayant provoqué l’augmentation des prix de l’énergie, des céréales et des matières premières. Aucun observateur sérieux ne peut nier l’impact de ces facteurs sur l’économie nationale. Pourtant, la politique ne se mesure pas seulement à sa capacité à expliquer les causes d’une crise. Elle se mesure surtout à sa capacité à en atténuer les conséquences.
Le citoyen, lui, ne vit pas dans les tableaux statistiques. Il vit dans les marchés, dans les commerces de proximité, dans les échéances de crédit et dans les dépenses quotidiennes. Il ne juge pas l’action publique à travers les taux de croissance ou les rapports institutionnels, mais à travers ce qu’il peut acheter, économiser ou transmettre à sa famille. C’est là que se situe le véritable test de crédibilité des gouvernements : lorsque les indicateurs macroéconomiques racontent une histoire tandis que le pouvoir d’achat en raconte une autre.
L’exemple du dossier des moutons de l’Aïd illustre parfaitement cette tension. Pour expliquer l’envolée des prix, Mohamed Chouki a invoqué les mécanismes de l’offre et de la demande, l’augmentation du coût des aliments pour bétail, de l’énergie, du transport et des circuits d’intermédiation. Sur le plan économique, l’argumentation est cohérente. Sur le plan politique, elle soulève toutefois une question essentielle : la mission d’un responsable politique consiste-t-elle à expliquer pourquoi les prix augmentent ou à protéger les citoyens contre les effets de cette hausse ?
Car lorsque le discours public se transforme essentiellement en exercice pédagogique destiné à justifier les contraintes du marché, le citoyen peut avoir le sentiment que la politique est devenue le porte-parole de l’économie plutôt que son régulateur. Le problème n’est pas l’existence du marché. Toutes les économies modernes reposent sur ses mécanismes. La question est de savoir jusqu’où l’État doit intervenir pour préserver un équilibre entre efficacité économique et justice sociale.
C’est précisément là que se situe l’un des débats les plus importants du Maroc contemporain. Depuis plusieurs années, les logiques du marché occupent une place croissante dans l’explication des phénomènes économiques, tandis que les attentes sociales à l’égard de l’État demeurent fortes. Les citoyens acceptent les contraintes de l’économie mondiale, mais ils attendent également des institutions qu’elles amortissent les chocs, protègent les catégories les plus vulnérables et préservent la classe moyenne d’un déclassement progressif.
Un autre aspect marquant de l’intervention de Chouki concerne l’importance accordée à la présence numérique du parti. Le RNI revendique une forte implantation sur les réseaux sociaux, une capacité importante à produire du contenu et à mobiliser l’opinion publique en ligne. À première vue, cette stratégie répond aux exigences d’une époque où la communication est devenue un levier central du pouvoir politique.
Mais cette évolution pose une autre question : le succès numérique peut-il se substituer au succès social ? Les citoyens ne paient pas leurs factures grâce aux mentions « J’aime ». Les familles ne remplissent pas leur panier de courses avec des statistiques d’engagement sur les plateformes. Les performances digitales peuvent améliorer une image, mais elles ne remplacent pas l’amélioration concrète des conditions de vie.
Le monde politique contemporain est confronté à une tentation permanente : celle de privilégier la communication des résultats plutôt que leurs effets réels. Pourtant, l’expérience montre que les opinions publiques finissent toujours par revenir à un critère extrêmement simple : la vie s’est-elle améliorée ou non ? Derrière les campagnes numériques, les vidéos promotionnelles et les récits institutionnels, c’est cette question qui continue de déterminer la confiance accordée aux gouvernants.
C’est pourquoi la notion de proximité avec les citoyens ne peut être réduite à un exercice de communication. La véritable proximité se mesure à la capacité d’un gouvernement à faire sentir à la population qu’elle n’est pas seule face aux difficultés économiques. Elle se mesure dans les politiques de protection, dans les mécanismes de soutien, dans la perception d’une solidarité nationale capable de compenser les déséquilibres du marché.
En cherchant à rassurer les Marocains sur le bilan du gouvernement et sur les perspectives du Rassemblement National des Indépendants, Mohamed Chouki a finalement rouvert un débat plus vaste que celui de son propre parti. Un débat qui touche à la définition même de la réussite politique dans une époque marquée par l’érosion de la confiance envers les discours traditionnels. Suffit-il d’accumuler les réformes pour convaincre ? Suffit-il d’expliquer les difficultés pour être compris ? Ou bien les citoyens attendent-ils désormais autre chose : des résultats visibles, palpables et directement perceptibles dans leur quotidien ?
Au fond, la controverse suscitée par cette intervention dépasse largement la personne de Mohamed Chouki ou le bilan du gouvernement Akhannouch. Elle révèle une interrogation plus fondamentale sur la relation entre l’État et la société. Les Marocains ne réclament pas nécessairement davantage de discours. Ils réclament davantage de preuves. Entre la logique des indicateurs et celle de l’expérience vécue se joue aujourd’hui la bataille de la confiance publique.
Car le risque le plus grand pour n’importe quel gouvernement n’est pas seulement l’augmentation des prix. Le risque véritable apparaît lorsque le récit officiel cesse de coïncider avec le vécu des citoyens. À partir de ce moment-là, la question n’est plus de savoir qui signe le chèque politique, mais qui possède réellement le capital social nécessaire pour qu’il puisse être encaissé dans le cœur des citoyens avant même de l’être dans leurs portefeuilles.


