samedi, juin 6, 2026
AccueilActualitésDes élites qui créent la richesse aux élites qui gèrent les privilèges...

Des élites qui créent la richesse aux élites qui gèrent les privilèges : pourquoi la question de la rente poursuit-elle encore le Maroc ?

Dans les marchés comme dans les administrations, au sein des petites entreprises comme dans les conversations quotidiennes des citoyens, une même interrogation revient sous des formes différentes : pourquoi tant de Marocains ont-ils aujourd’hui le sentiment que l’ascension sociale et économique est devenue plus difficile qu’auparavant ? Pourquoi de nombreux acteurs économiques ont-ils l’impression que la réussite dépend parfois moins de la compétence, de l’innovation et du mérite que de la proximité avec certains centres d’influence ou de la capacité à accéder à des cercles privilégiés ?

Cette question, ancienne mais jamais réellement résolue, a refait surface dans l’arène politique à travers une interpellation parlementaire précise. En effet, la députée Salwa El Bardi, membre du groupe parlementaire du Parti de la Justice et du Développement, a adressé une question écrite au Chef du gouvernement Aziz Akhannouch au sujet des résultats du rapport « Qualité des élites 2026 », publié par la Fondation « Value Creation » en partenariat avec l’Université de Saint-Gall en Suisse. Ce rapport met en lumière un recul du Maroc dans un indice mesurant la capacité des élites à créer de la valeur ajoutée et à lutter contre la rente et les situations de monopole.

Selon ce rapport, le Maroc occupe désormais la 92e place mondiale parmi 151 pays évalués. Ce recul ne constitue pas une simple variation statistique. Il s’inscrit dans une interrogation plus large sur la structure de l’économie nationale, sur la nature des mécanismes de création de richesse et sur la manière dont le pouvoir économique et décisionnel est exercé.

La portée de cet indice ne réside pas uniquement dans le classement, mais dans sa logique d’évaluation. Il ne s’agit pas de mesurer la richesse existante, mais de déterminer si les élites contribuent à produire de la valeur économique durable ou si elles tendent à capter cette valeur à travers des mécanismes de rente, de monopole et d’avantages structurels.

Dans cette perspective, les élites dites « de qualité » sont celles qui stimulent l’investissement productif, encouragent l’innovation, créent des emplois et élargissent la base économique. À l’inverse, les élites de faible qualité s’appuient davantage sur des positions dominantes, des privilèges institutionnels ou des situations de rente pour extraire des gains sans contribution équivalente à la création de richesse.

Ce débat dépasse largement les cercles institutionnels. Il trouve son prolongement direct dans la vie quotidienne. Lorsque les marchés se concentrent, lorsque la concurrence se réduit et lorsque certains secteurs deviennent difficiles d’accès pour les petites et moyennes entreprises, les effets se répercutent immédiatement sur les prix, sur l’emploi et sur les opportunités économiques.

Pour les jeunes entrepreneurs notamment, la perception d’un terrain économique inégal peut produire un effet de découragement. L’innovation, au lieu d’être le principal moteur de réussite, peut apparaître insuffisante face à la logique des réseaux, de l’accès et des positions acquises. Dans certains cas, cela pousse vers l’attentisme ou vers la recherche de marchés plus ouverts à l’international.

Au fond, la question ne se limite pas aux acteurs individuels. Elle renvoie à la solidité des institutions et à la capacité des règles économiques à garantir une concurrence réelle. Les expériences internationales montrent que les économies performantes ne reposent pas nécessairement sur des élites idéales, mais sur des systèmes capables de limiter les conflits d’intérêts, de réguler les positions dominantes et de garantir la transparence des marchés.

Dans ce cadre, toute lecture du recul marocain devrait éviter les interprétations simplistes. L’enjeu est moins de pointer des responsabilités individuelles que d’interroger l’efficacité des politiques publiques en matière de gouvernance économique, de régulation de la concurrence et de lutte contre les pratiques monopolistiques.

Le paradoxe relevé par le rapport est toutefois notable : malgré ce recul dans l’indice global, le Maroc affiche de meilleures performances dans l’indice de création de valeur des générations futures, ce qui suggère l’existence d’un potentiel économique et institutionnel encore en construction.

Mais l’écart entre potentiel futur et réalité actuelle demeure significatif. Il traduit une difficulté persistante à transformer les orientations stratégiques en résultats concrets perceptibles dans la vie économique quotidienne.

Au-delà des chiffres, ce que révèle ce type d’indicateur est peut-être avant tout une crise de confiance. Car le développement économique ne repose pas uniquement sur les infrastructures ou les investissements, mais également sur la conviction que les règles du jeu sont équitables et que la mobilité sociale est réellement possible.

Lorsque cette conviction s’affaiblit, les effets dépassent les statistiques. Ils touchent la relation entre le citoyen et les institutions, entre l’entrepreneur et le marché, entre l’effort individuel et la promesse collective d’égalité des chances.

C’est dans ce contexte que l’interpellation parlementaire prend tout son sens. Elle ne se limite pas à une question technique sur un classement international, mais ouvre un débat plus large sur les mécanismes de création de richesse, la lutte contre la rente et la capacité du modèle économique marocain à garantir une concurrence équitable.

Au final, la question centrale ne réside peut-être pas seulement dans le recul du Maroc dans un indice international, mais dans la persistance d’un débat structurel autour de la qualité des élites et de leur rôle dans la construction d’un modèle économique plus inclusif, plus compétitif et plus transparent pour les années à venir.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments