lundi, juin 1, 2026
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Après la sécheresse et les inondations… le criquet est-il devenu la nouvelle excuse pour cinq années supplémentaires d’attente ?

Les criquets reviennent-ils à Errachidia, ou l’État revient-il à ses anciennes excuses ?

Dans les oasis marocaines, la peur du criquet ne naît pas seulement de sa capacité à dévorer les cultures. Elle est aussi liée à une mémoire collective ancienne, faite d’attente, d’incertitude et de vigilance permanente. Pendant des années, les agriculteurs ont levé les yeux vers le ciel dans l’espoir d’apercevoir un nuage porteur de pluie. Peu imaginaient qu’un jour, cette même pluie puisse devenir la source d’une nouvelle inquiétude.

Après une longue période de sécheresse qui a épuisé les nappes phréatiques, fragilisé les pâturages et mis à rude épreuve les populations rurales, les précipitations abondantes enregistrées ces dernières saisons ont redonné vie aux barrages, aux vallées et aux oasis. La végétation a repris ses droits dans des espaces que l’aridité semblait avoir condamnés. L’eau est revenue dans les sols et les paysages du Sud-Est marocain ont commencé à retrouver un équilibre écologique que beaucoup pensaient perdu.

Mais la nature ne distribue jamais ses bienfaits sans contrepartie. Les mêmes conditions climatiques qui ont favorisé le retour de la vie constituent également un environnement idéal pour la reproduction et la prolifération des criquets. Dans ce contexte, l’apparition d’essaims dans les régions d’Errachidia, de Rissani et de Merzouga n’a rien d’un phénomène exceptionnel. Le criquet est un voyageur du désert. Il ignore les frontières administratives, suit les vents, l’humidité et les ressources végétales disponibles. Depuis des siècles, les territoires sahariens connaissent des épisodes similaires liés aux fluctuations climatiques et aux cycles naturels.

Pourtant, la véritable question ne réside pas dans la présence du criquet lui-même, mais dans la manière dont la société et les institutions accueillent cet événement. L’inquiétude exprimée par les agriculteurs, les éleveurs et les acteurs économiques traduit bien davantage qu’une simple crainte pour les récoltes. Elle révèle une fragilité économique et sociale telle que tout aléa environnemental peut rapidement prendre les dimensions d’une menace collective.

Dans les oasis du Tafilalet, il ne s’agit pas uniquement de palmiers ou de cultures saisonnières. L’oasis représente un système de vie complet. Le palmier dattier n’est pas seulement un arbre ; il constitue un pilier économique, un marqueur identitaire, une protection contre la désertification et une condition essentielle du maintien des populations dans ces territoires exigeants. Toute atteinte à cet équilibre est donc perçue comme une menace dirigée contre l’ensemble de la communauté.

Mais derrière cette inquiétude légitime se dessine un débat plus profond. Durant les dernières années, le discours public marocain a largement mis en avant les conséquences de la sécheresse. Celle-ci a souvent été invoquée pour expliquer les difficultés agricoles, la hausse des prix ou certaines contre-performances économiques. Aux yeux de nombreux citoyens, la nature semblait être devenue l’explication privilégiée de presque tous les dysfonctionnements.

Aujourd’hui, le contexte a changé. Les pluies sont revenues. Les réserves hydriques se sont reconstituées. Les nappes souterraines ont retrouvé une partie de leur vitalité. Les pâturages ont reverdi. Dès lors, l’apparition des criquets soulève une interrogation sensible : sommes-nous face à un défi environnemental ordinaire qui sera traité selon des méthodes scientifiques et institutionnelles rigoureuses, ou assistons-nous à la naissance d’un nouveau récit susceptible de servir, demain, d’explication commode à d’éventuels échecs ?

Cette interrogation ne vise pas à minimiser les risques liés au criquet ni à remettre en cause la nécessité de le combattre. Elle s’inscrit dans une expérience collective forgée au fil des années. Les citoyens ont souvent observé comment certaines crises naturelles pouvaient progressivement devenir des arguments permettant d’évacuer le débat sur les responsabilités humaines, administratives ou politiques. Lorsque la sécheresse frappe, elle devient l’explication dominante. Lorsque les inondations surviennent, elles occupent à leur tour le devant de la scène. Et lorsque les criquets apparaissent, certains pourraient être tentés d’y voir un nouveau facteur explicatif prêt à absorber d’autres responsabilités.

Le débat dépasse donc largement la question d’un insecte traversant les oasis du Sud marocain. Il concerne la capacité de l’État à passer d’une logique de gestion des crises à une logique d’anticipation. La différence entre une administration qui subit les événements et une institution qui les maîtrise ne se mesure pas au nombre de communiqués publiés, mais à sa capacité à agir avant que la menace ne devienne réalité.

Le criquet n’est pas un phénomène inconnu. Ses cycles biologiques sont étudiés depuis longtemps. Ses déplacements peuvent être surveillés. Ses foyers de reproduction peuvent être identifiés. Les outils de prévention existent. Dès lors, la réussite des autorités ne sera pas évaluée uniquement à l’aune de l’ampleur de la menace, mais surtout en fonction de la rapidité, de l’efficacité et de la transparence de leur intervention.

Les enjeux dépassent d’ailleurs le seul secteur agricole. Merzouga est devenue au fil des années l’une des vitrines touristiques du Maroc saharien. Les visiteurs viennent y chercher bien davantage que des dunes : ils recherchent un paysage où les oasis, la biodiversité et le désert composent un patrimoine naturel singulier. Une dégradation importante du couvert végétal affecterait non seulement les agriculteurs, mais aussi les guides touristiques, les hôteliers, les transporteurs et toute une économie locale construite autour de cet équilibre fragile.

La véritable ironie réside peut-être dans le moment où survient cet épisode. Le Maroc avance progressivement vers de nouvelles échéances électorales qui ouvriront un débat sur le bilan des années écoulées. À mesure que se rapproche ce rendez-vous politique, les citoyens deviennent plus attentifs aux discours cherchant à attribuer les résultats exclusivement à des facteurs extérieurs : hier la sécheresse, ensuite les crises internationales, puis les perturbations climatiques, et peut-être demain les criquets.

Le véritable défi n’est donc pas seulement de contenir les essaims. Il consiste à convaincre les citoyens que les institutions sont capables de produire des solutions sans transformer chaque crise naturelle en nouvelle justification politique. Dans les démocraties modernes, les catastrophes naturelles existent. Mais la crédibilité des institutions repose précisément sur leur capacité à distinguer ce qui relève de la nature et ce qui relève de la responsabilité humaine.

Au final, les criquets ne seront peut-être qu’un épisode passager dans le ciel d’Errachidia. Les équipes spécialisées parviendront probablement à les contenir et à limiter leurs effets. Pourtant, la question qu’ils soulèvent restera entière. Elle concerne le lien entre le citoyen et l’État, entre la confiance et la responsabilité, entre la gestion des urgences et la construction des solutions durables.

Car au fond, ce que redoutent les habitants des oasis n’est peut-être pas uniquement le retour des criquets. Ils craignent surtout le retour d’un sentiment ancien : celui de voir les crises changer de visage alors que les méthodes de gestion, elles, demeurent invariablement les mêmes.

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