Dans des villes comme Fès, les élections ne commencent pas le jour de l’ouverture des bureaux de vote. Elles commencent bien avant, dans les cafés populaires, les réunions familiales et les discussions feutrées des militants qui observent davantage le mouvement des noms que celui des programmes. Là-bas, le nom d’un candidat peut parfois peser plus lourd que la couleur du parti, et certaines familles politiques finissent par devenir de véritables “marques électorales” qu’il devient difficile d’effacer du paysage, même après des défaites ou des changements d’alliances.
C’est précisément dans ce contexte que le nom de la famille Chabat refait surface sur la scène politique fassie. Mais cette fois, ce n’est pas à travers l’ancien secrétaire général du parti de l’Istiqlal et ex-maire de la capitale spirituelle, Hamid Chabat, mais à travers sa fille, la députée Rim Chabat, dont le nom circule avec insistance dans plusieurs médias et milieux politiques comme possible candidate du Mouvement Populaire dans la circonscription de Fès-Nord lors des prochaines élections législatives.
Cependant, malgré l’ampleur des informations relayées, aucun communiqué officiel clair et définitif du parti n’a encore confirmé formellement cette investiture. Ce détail est loin d’être secondaire. Il oblige à traiter le sujet avec prudence journalistique, d’autant plus que le dossier repose pour l’instant davantage sur des recoupements politiques et médiatiques que sur une annonce institutionnelle explicite.
Plusieurs médias locaux et nationaux évoquent déjà un “choix tranché” du Mouvement Populaire en faveur de Rim Chabat, considérant cette décision comme une étape dans la restructuration du parti à Fès-Meknès. Pourtant, un retour sur les déclarations passées de la principale concernée montre que le scénario n’était pas aussi clair quelques mois auparavant. Rim Chabat avait elle-même démenti certaines informations affirmant qu’elle aurait été écartée ou refusée par le parti, affirmant alors que ses relations avec le Mouvement Populaire étaient bonnes, sans pour autant confirmer officiellement une candidature future sous les couleurs de “l’épi”.
Cette contradiction apparente entre les “fuites politiques” et l’absence d’annonce officielle révèle en réalité quelque chose de plus profond sur la manière dont les investitures électorales sont aujourd’hui gérées dans certains partis marocains, notamment dans les villes à forte charge symbolique et historique comme Fès. Dans ce type de configuration, l’investiture devient parfois un instrument de recomposition des équilibres locaux plus qu’un simple choix électoral classique.
Ce qui semble néanmoins se dessiner à travers les mouvements récents du Mouvement Populaire, c’est une volonté de reconstruire son implantation territoriale dans plusieurs régions, particulièrement à Fès-Meknès, où le parti a progressivement perdu du terrain ces dernières années. Des médias ont évoqué des réunions organisationnelles intensives conduites par la direction du parti afin d’attirer des figures électoralement influentes capables de redonner de la visibilité à la formation politique dans la région. Dans cette logique, le nom de la famille Chabat représente un capital électoral non négligeable, compte tenu de l’ancrage populaire que cette famille conserve encore dans certains quartiers de Fès malgré les revers politiques accumulés depuis 2021.
Mais derrière cette dynamique se cache également une transformation plus profonde du paysage politique local. Fès, longtemps considérée comme l’un des grands foyers de production des élites partisanes et syndicales du Maroc, semble aujourd’hui traverser une phase de “fluidité politique”, où les frontières idéologiques s’estompent au profit de calculs électoraux pragmatiques. Le phénomène du nomadisme partisan, autrefois perçu comme une exception, tend progressivement à devenir un élément structurel du jeu politique.
Le passage du courant Chabat du Front des Forces Démocratiques vers le Mouvement Populaire après des années de rupture avec l’Istiqlal ne peut donc pas être lu uniquement comme un simple repositionnement organisationnel. Il traduit aussi une mutation de la relation entre les partis et les grandes figures électorales locales.
Lors des législatives de 2021, Hamid Chabat avait subi une lourde défaite politique, tandis que Rim Chabat était parvenue à décrocher un siège parlementaire sous les couleurs du Front des Forces Démocratiques grâce à la liste régionale réservée aux femmes. Mais la continuité politique du courant familial semblait nécessiter une nouvelle structure d’accueil plus solide à l’approche des prochaines échéances électorales.
Le Mouvement Populaire lui-même paraît d’ailleurs confronté à une équation délicate. D’un côté, le parti a besoin de profils capables de dynamiser ses bases locales dans une ville électoralement complexe comme Fès. De l’autre, certaines critiques internes émergent autour de la gestion des investitures et de l’intégration de figures venues de l’extérieur du parti, ce qui aurait provoqué tensions et démissions dans certaines structures locales selon plusieurs sources médiatiques.
Et c’est précisément ici que la question dépasse le simple cas de Rim ou Hamid Chabat. Le véritable enjeu est peut-être ailleurs : les partis marocains sont-ils devenus dépendants des “machines électorales prêtes à l’emploi” au détriment de la construction militante et idéologique de long terme ? Les grandes villes se transforment-elles progressivement en espaces de recyclage des mêmes élites politiques sous différentes étiquettes partisanes ?
Fès apparaît aujourd’hui comme un laboratoire révélateur de cette mutation. Une ville chargée d’histoire politique, mais confrontée en même temps à des fragilités sociales et économiques qui rendent une partie de l’électorat plus pragmatique, parfois moins sensible aux grands discours idéologiques traditionnels. Dans ce contexte, les réseaux locaux, les familles influentes et la notoriété personnelle peuvent peser davantage que les programmes eux-mêmes.
Au fond, le débat réel à Fès ne porte peut-être pas seulement sur l’identité du futur candidat investi, mais sur la capacité du système politique à produire de nouvelles élites capables de convaincre autrement que par le recyclage des mêmes figures dans de nouveaux habits partisans.
Car ce que révèlent peut-être le plus ces recompositions silencieuses, ce n’est pas uniquement la fragilité des frontières entre partis, mais une transformation plus profonde de la politique elle-même : le passage progressif d’un affrontement de projets à un affrontement de positionnements… où la question dominante n’est plus forcément “quel projet voulons-nous ?”, mais plutôt “qui possède aujourd’hui les meilleures chances de gagner ?”.


