Entre un écran de télévision annonçant une nouvelle flambée des prix du pétrole et une mère de famille marocaine recalculant le budget de la semaine par peur d’une hausse du gaz ou du transport, l’économie cesse soudain d’être une affaire de chiffres pour devenir une bataille quotidienne mesurée au prix du pain, de l’électricité et du déplacement. Au moment même où plusieurs grandes puissances révisaient à la baisse leurs prévisions de croissance sous l’effet des guerres, de l’inflation et des perturbations des chaînes d’approvisionnement, Fouzi Lekjaa affirmait devant la Chambre des conseillers que le Maroc résistait encore à la tempête, que les réserves en devises demeuraient solides et que les finances publiques continuaient de tenir malgré un monde dominé par l’incertitude.
Mais derrière ce discours officiel se cache une interrogation beaucoup plus profonde : comment un pays dépendant presque totalement des importations énergétiques peut-il préserver ses équilibres dans un contexte mondial où chaque tension géopolitique fait exploser les marchés du pétrole et du gaz ? Et comment le pouvoir financier tente-t-il de transformer l’angoisse mondiale en récit national de stabilité alors que le citoyen ressent, dans son quotidien, le poids direct de chaque crise internationale ?
Fouzi Lekjaa ne parlait pas seulement d’une loi de finances ou d’indicateurs budgétaires. Il dessinait le portrait d’un État cherchant à convaincre aussi bien l’intérieur que l’extérieur qu’il garde encore le contrôle du volant dans un monde qui perd progressivement ses repères. En annonçant que les réserves de change avaient atteint près de 469,8 milliards de dirhams, le ministre voulait démontrer la capacité du Maroc à absorber les chocs internationaux. Pourtant, la portée de ce chiffre dépasse largement sa dimension comptable : pour un pays comme le Maroc, les réserves en devises représentent avant tout un bouclier psychologique et stratégique contre la peur des marchés mondiaux, garantissant la continuité des importations vitales — énergie, produits alimentaires et matières premières essentielles.
Le paradoxe est que ce discours optimiste intervient précisément au moment où l’économie mondiale traverse l’une des périodes les plus instables de ces dernières années. Le Fonds monétaire international a revu à la baisse les perspectives de croissance mondiale, tandis que l’inflation continue de menacer les économies les plus fragiles. Les tensions au Moyen-Orient, notamment autour des routes énergétiques stratégiques comme le détroit d’Hormuz, ont replacé la sécurité énergétique au cœur des préoccupations mondiales. Et c’est là que la vulnérabilité marocaine apparaît avec le plus de clarté : le Royaume n’est pas une puissance énergétique, mais il subit immédiatement les conséquences de chaque hausse du pétrole ou du gaz, à travers l’explosion de la facture des importations et l’augmentation du coût du soutien public.
Ainsi, lorsque Lekjaa évoque la flambée des prix du pétrole, du gasoil, du butane ou encore du fioul utilisé dans la production électrique, il explique indirectement pourquoi l’État se voit obligé d’injecter des centaines de millions de dirhams chaque mois pour soutenir le gaz domestique, l’électricité ou le transport. Derrière ces mécanismes budgétaires, il ne s’agit pas seulement de défendre le pouvoir d’achat ; il s’agit aussi de préserver une forme de stabilité sociale et politique. Car dans un pays où les classes moyennes et populaires demeurent fortement exposées à l’inflation, chaque augmentation brutale des prix peut rapidement devenir une tension sociale.
Le gouvernement tente également de construire l’image d’un “État gestionnaire de crises”. La hausse des recettes fiscales, notamment l’augmentation spectaculaire de l’impôt sur les sociétés, est présentée comme la preuve que l’économie nationale continue de produire de la richesse malgré les turbulences mondiales. Mais ces chiffres soulèvent eux aussi une question délicate : reflètent-ils une véritable transformation structurelle de l’économie marocaine ou simplement les effets mécaniques de l’inflation, de la hausse des prix et d’une pression fiscale accrue ?
En réalité, le Maroc vit aujourd’hui une double contradiction. D’un côté, plusieurs secteurs continuent d’apporter des ressources importantes en devises : le tourisme, les transferts des Marocains du monde, l’industrie automobile, les phosphates ou encore l’aéronautique. De l’autre, le pays reste confronté à des fragilités profondes : dépendance énergétique, pression sur le pouvoir d’achat, inégalités sociales persistantes et forte sensibilité aux crises internationales.
Même l’optimisme autour de la campagne agricole révèle une autre vérité structurelle. Au Maroc, la pluie n’est plus seulement un phénomène climatique ; elle est devenue un facteur économique et politique déterminant. Lorsque Lekjaa associe une bonne récolte céréalière à une croissance dépassant les 5 %, il reconnaît implicitement qu’une partie essentielle de l’économie nationale demeure encore dépendante des aléas climatiques malgré les discours sur la modernisation et la diversification économique.
Dans l’arrière-plan de cette séquence économique se joue également un enjeu majeur : celui de la confiance internationale. Le renouvellement de la ligne de crédit flexible avec le FMI et le maintien de notations financières positives ne constituent pas uniquement des succès techniques ; ils servent aussi à envoyer un message aux investisseurs et aux marchés : le Maroc reste perçu comme un pays capable d’honorer ses engagements financiers même dans un contexte mondial instable.
Mais au-dessus de tous ces indicateurs plane une question plus lourde encore : jusqu’à quand le Maroc pourra-t-il acheter la stabilité grâce au soutien public, aux réserves de change et à l’endettement maîtrisé, sans engager une transformation plus profonde de son modèle économique ?
Car le monde qui se dessine aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a quelques années. Les guerres redessinent les équilibres énergétiques, les routes commerciales deviennent des zones de tension géopolitique, et les États intermédiaires comme le Maroc se retrouvent contraints de jongler entre protection sociale, crédibilité financière et stabilité politique.
Dès lors, les déclarations de Fouzi Lekjaa dépassent largement le cadre d’un simple exposé budgétaire. Elles traduisent la tentative d’un État de rassurer une société confrontée à une tempête mondiale durable, où la véritable question n’est plus seulement de savoir combien de devises possède le Maroc, mais combien de temps encore son économie pourra résister à un monde où le coût de la stabilité augmente chaque jour davantage.


