Dans le texte qu’il a présenté lors d’une conférence organisée par Ministère de la Justice en marge du Salon international du livre, Abdelrahim Rmah ne se contente pas d’exposer des données sur la situation des femmes salariées. Il construit une véritable thèse autour de « la justice comme levier déterminant pour l’accès des femmes au marché du travail », en plaçant le droit au cœur d’une équation sociale qui dépasse les textes pour interroger la volonté et l’effectivité.
D’un point de vue analytique, Rmah part d’un cadrage historique pertinent : l’évocation des racines du mouvement féministe mondial depuis le début du XXe siècle n’est pas un simple rappel, mais un message implicite — les droits ne sont pas octroyés, ils se conquièrent. Il établit ainsi un lien entre la symbolique de la Journée internationale des femmes et la trajectoire marocaine, montrant que l’intégration des femmes dans le marché du travail est le fruit d’une dynamique sociale et militante continue.
Cependant, le cœur de son analyse dépasse le récit des acquis pour mettre en lumière une contradiction majeure : le Maroc dispose d’un arsenal juridique relativement avancé, mais la réalité révèle un écart profond entre le droit et sa mise en œuvre. Cet écart, suggère-t-il, n’est pas seulement technique, mais structurel, lié à une culture socio-économique qui perçoit encore le droit comme une contrainte plutôt qu’un levier.
Dans ce cadre, Rmah adresse trois messages imbriqués :
Premièrement, à la société
Il met la société face à sa responsabilité dans la reproduction des inégalités, notamment à travers la persistance de la « double charge » supportée par les femmes entre travail rémunéré et travail domestique. La faible représentation des femmes dans les instances syndicales n’est pas, selon lui, un choix individuel, mais le produit d’un déséquilibre structurel. D’où une question implicite : comment parler d’autonomisation économique sans libérer le temps social des femmes ?
Deuxièmement, aux décideurs publics
Le discours gagne en intensité lorsqu’il aborde la responsabilité de l’État. Le non-respect de la loi, y compris au sein de certaines institutions publiques, constitue un signal fort : le problème ne se limite pas au secteur privé, mais touche le modèle de gouvernance lui-même. Lorsque l’État ne respecte pas ses propres règles, il affaiblit sa légitimité à les imposer.
Ainsi, l’application du Code du travail et des lois de protection sociale devient un test concret de la crédibilité du projet d’« État social ».
Troisièmement, aux femmes marocaines
Bien que son discours semble dirigé vers l’État et la société, Rmah interpelle aussi, implicitement, les femmes sur la nécessité de s’engager dans l’action syndicale et la défense de leurs droits, tout en reconnaissant les contraintes existantes. Il ne s’agit pas d’un reproche, mais d’un appel à la conscience : les droits nécessitent des acteurs pour les porter.
L’analyse se prolonge par une lecture sectorielle des vulnérabilités : de l’industrie à l’agriculture, en passant par le nettoyage et le travail domestique, les mêmes logiques se répètent — salaires inférieurs au minimum légal, absence de couverture sociale et conditions de travail parfois indignes. Cette cartographie révèle un modèle économique fondé sur une « précarité féminisée ».
Rmah illustre ces constats par des données concrètes. Dans le secteur du nettoyage, les salaires varient entre 1200 et 1700 dirhams par mois, alors que le salaire minimum légal s’élève à 3422,72 dirhams. Ces chiffres traduisent l’existence d’une économie parallèle au sein même du cadre formel, où la loi est vidée de sa substance.
La même logique apparaît dans d’autres secteurs : certaines travailleuses des programmes d’utilité publique perçoivent moins de 2500 dirhams, tandis que les « occasionnelles » ne dépassent pas 1700 dirhams. La question devient alors éthique et politique : comment des institutions publiques peuvent-elles fonctionner en dehors du cadre légal qu’elles sont censées garantir ?
Dans le travail domestique, environ 7500 contrats seulement ont été signés depuis l’entrée en vigueur de la loi 19.12 en 2018, un chiffre très faible au regard de l’ampleur réelle du secteur. Une grande partie des travailleuses demeure ainsi hors de toute protection juridique, transformant l’exception en norme.
Dans le secteur agricole, bien que les données chiffrées soient absentes, la description reste éloquente : salaires en dessous du minimum, absence de déclaration à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale et conditions de transport souvent qualifiées de « miserables ».
À travers ces éléments, Rmah fait passer un message central : le problème ne réside pas dans l’absence de lois, mais dans l’existence d’une « économie de la transgression » largement installée. D’où l’importance de rendre effective l’application du droit du travail, non seulement comme cadre normatif, mais comme outil de régulation et d’équilibre.
Ces données ouvrent des niveaux d’analyse plus profonds :
elles montrent que la précarité n’est pas une exception, mais un mode d’organisation du travail, notamment dans les secteurs féminisés ;
elles posent la question de la productivité et de la compétitivité d’un modèle reposant sur des salaires inférieurs au minimum légal ;
elles interrogent enfin la réalité de l’« État social » : s’agit-il d’un projet effectif ou d’un discours politique ?
Dans cette perspective, l’appel de Rmah à l’application stricte de la loi — notamment la déclaration obligatoire de toute relation de travail et le recours à la justice — apparaît comme une tentative de rééquilibrer les rapports de force.
Mais surtout, ces chiffres rendent le silence institutionnel difficilement soutenable : plus les faits sont précis, plus l’inaction devient visible. C’est là que réside la force analytique de son intervention.
En toile de fond, un enjeu majeur se dessine : la cohésion sociale. Pour Rmah, la question des droits des femmes salariées dépasse la seule dimension sectorielle ; elle constitue un levier pour rééquilibrer l’ensemble de la société. Garantir ces droits n’est pas seulement une exigence de justice, mais une condition de stabilité économique et politique.
Ses propositions traduisent enfin une approche pragmatique : renforcement des mécanismes de déclaration, mise en place d’instances de suivi, intégration de la question des femmes dans le dialogue social, et recours au judiciaire comme instrument de régulation.
Dès lors, plusieurs questions stratégiques émergent :
peut-on construire une économie compétitive en maintenant des violations systématiques des droits d’une large partie de la main-d’œuvre ?
le projet d’État social peut-il réussir sans une justice effective dans le travail féminin ?
le problème tient-il à l’insuffisance des lois ou à l’absence de volonté de les appliquer ?
et comment transformer la relation entre entreprise et droit, de la contrainte vers le partenariat ?
Au fond, ce que propose Abdelrahim Rmah dépasse une simple intervention sur le travail féminin : il s’agit d’un diagnostic d’un modèle de développement en tension. Soit le droit devient un instrument réel de justice, soit il reste une façade masquant des déséquilibres structurels.
Dans cette optique, l’idée, l’analyse et le contenu reviennent entièrement à Abdelrahim Rmah, tandis que cette lecture vise à en éclairer les dimensions et les prolongements dans les grands enjeux socio-économiques du Maroc.


