Dans une séquence législative qui paraît technique en surface, le débat autour de la révision de la loi organique des régions révèle une tension plus profonde entre deux logiques concurrentes : celle de la « libre administration », censée garantir l’autonomie des élus, et celle du « cadrage institutionnel » piloté par le ministère de l’Intérieur pour assurer cohérence et efficacité. Les propos du ministre Abdelouafi Laftit ne relèvent pas seulement d’un discours d’apaisement ; ils constituent une porte d’entrée pour décrypter une recomposition subtile des rapports de pouvoir au sein de l’architecture de la régionalisation avancée au Maroc.
Sur le plan discursif, le ministre s’attache à ancrer l’idée que la réforme ne constitue pas un recul des acquis, mais une correction d’irrégularités accumulées sur une décennie. Pourtant, cette « correction » soulève une interrogation implicite : s’agit-il d’un simple ajustement technique d’un chantier en difficulté, ou d’un recentrage politique des marges de décision territoriale ? En réaffirmant que la région demeure la colonne vertébrale du développement, le discours officiel est reconduit, mais assorti d’une condition déterminante : le réalisme et la coordination, autrement dit l’intégration de l’acteur territorial dans un dispositif central plus structuré.
Au cœur de cette dynamique, l’article 93 de la loi sur les régions cristallise une tension structurelle. Il ouvre théoriquement la voie à des initiatives autonomes dépassant les compétences strictes des régions, prolongeant ainsi l’esprit de la libre administration. Mais les exemples évoqués par le ministre — de la généralisation des bourses universitaires à des projets atypiques comme une « police de l’aviation » — traduisent les craintes de l’État face à un possible glissement vers une « dispersion gestionnaire » ou des inégalités territoriales accentuées. Le droit cesse alors d’être uniquement un levier d’émancipation pour devenir aussi un instrument de régulation, au nom de l’équité et de la cohésion.
La paradoxale réalité est que cette logique, bien qu’elle se justifie en apparence, risque de reproduire ce que la régionalisation cherchait précisément à dépasser : la centralisation de la décision. Lorsque le ministre reconnaît que l’administration a parfois été contrainte d’intervenir « avec fermeté », cela révèle les limites de la confiance institutionnelle accordée aux élus dans la gestion de leurs prérogatives. Plus encore, cela met en lumière un décalage persistant entre le texte juridique et la pratique, où le wali demeure un acteur pivot, non seulement de coordination, mais aussi d’orientation décisionnelle.
Cette imbrication des rôles apparaît également dans la question de la nomination des directeurs des agences régionales d’exécution des projets, après leur transformation en sociétés anonymes. Confier cette compétence aux walis plutôt qu’aux présidents de régions se justifie par l’exigence de compétence et de performance, mais pose un problème de légitimité : l’efficacité technocratique peut-elle se substituer à la redevabilité démocratique ? C’est ici que se croisent deux exigences difficilement conciliables : la performance de l’action publique et la représentation politique.
En arrière-plan, la question de la performance territoriale refait surface : pourquoi certaines régions peinent-elles à suivre le rythme attendu malgré les cadres institutionnels et les concertations nationales ? La réponse suggérée — une responsabilité partagée entre l’État et les régions — peut sembler équilibrée, mais elle masque une problématique plus profonde liée à l’enchevêtrement des compétences et à leur manque de lisibilité. Chacun renvoie alors la charge à l’autre, dans une équation où la dilution des responsabilités freine l’action.
Le véritable enjeu, tel que formulé par le ministre, réside dans le « programme ambitieux de développement territorial intégré », présenté comme le levier opérationnel de la vision royale. Mais cette ambition reste conditionnée par la capacité des régions à évoluer d’un rôle gestionnaire à un rôle stratégique, disposant non seulement de ressources, mais d’une véritable autonomie décisionnelle. C’est précisément à ce niveau que se joue l’avenir de la régionalisation : deviendra-t-elle un moteur effectif de développement ou demeurera-t-elle une extension administrative d’un centre réaménagé ?
Au final, le débat dépasse largement le cadre d’un texte de loi. Il interroge un modèle de gouvernance territoriale en pleine recomposition. Entre aspiration à une décentralisation réelle et souci étatique de maîtrise et de cohérence, la régionalisation marocaine évolue dans une zone grise, où les questions s’accumulent plus vite que les réponses : jusqu’où peut-on étendre l’autonomie locale sans fragiliser l’unité des politiques publiques ? Et la « coordination » peut-elle réellement constituer un compromis durable, ou annonce-t-elle une redéfinition plus profonde des rapports entre centre et territoires ?


