Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les répercussions profondes de la pandémie de Covid-19, la question de la précarité des journalistes s’est installée comme un angle mort persistant des politiques publiques liées au secteur des médias. Alors même que l’écosystème médiatique marocain connaît une recomposition accélérée, marquée par la fragmentation des supports, la mutation des modèles économiques et la montée du travail indépendant, une catégorie reste structurellement vulnérable : les journalistes freelances. Sans couverture sociale stable, sans cadre contractuel homogène et souvent exposés à une grande instabilité financière, ils constituent pourtant une force de production essentielle de l’information quotidienne. Leur situation demeure l’une des principales zones d’ombre de tout projet de réforme du secteur.
C’est dans ce contexte qu’intervient le débat parlementaire autour du projet de réorganisation du Conseil national de la presse, devenu un véritable révélateur des tensions structurelles qui traversent la profession. La réunion de la Commission de l’éducation, de la culture et de la communication à la Chambre des représentants a dépassé le cadre technique pour s’installer dans un registre politique et institutionnel plus large : celui de la définition même de la gouvernance du champ médiatique. Le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaïd, a défendu une lecture fondée sur la pluralité des instances professionnelles, insistant sur le fait que le Conseil national de la presse ne constitue ni un gouvernement de la presse ni un organe de représentation exclusive, mais une institution aux fonctions consultatives et organisationnelles, appelée à s’inscrire dans un écosystème plus large comprenant syndicats et éditeurs.
Derrière cette approche institutionnelle se dessine toutefois une problématique plus profonde : celle de l’équilibre des pouvoirs au sein du champ journalistique. La vision gouvernementale met en avant la complémentarité des acteurs et la nécessité de corriger les dysfonctionnements juridiques accumulés depuis 2020, en vue de stabiliser une institution qualifiée de constitutionnelle dans son principe. Mais cette logique se heurte à une lecture critique qui voit dans certaines réformes une reconfiguration implicite du rapport entre l’État et la presse, sous couvert de rationalisation.
Au Parlement, cette lecture critique a été portée avec force par la députée Fatiha Tamni, qui a exprimé un rejet catégorique du projet, estimant qu’il ne répond ni aux attentes des professionnels, ni aux positions de l’opposition, ni même à certaines observations institutionnelles, y compris celles issues de la jurisprudence constitutionnelle. Elle dénonce une orientation perçue comme une réduction de l’autonomie des organes professionnels et une tendance à renforcer l’emprise administrative sur un secteur qui devrait, selon elle, évoluer vers davantage d’indépendance. Cette position met en lumière une fracture persistante entre la logique de régulation étatique et la revendication d’autorégulation professionnelle.
Dans cette confrontation, un point central demeure celui de la définition même des catégories professionnelles : qui est journaliste, selon quels critères, et sur quelle base s’organise la représentativité au sein des instances décisionnelles ? Pour les critiques du texte, l’enjeu ne se limite pas à une question technique, mais touche directement à la légitimité démocratique des mécanismes de représentation et à la transparence des processus électifs internes au secteur.
Le ministre Bensaïd, en réponse, a tenté de désamorcer ces tensions en replaçant le débat dans une perspective plus institutionnelle et politique. Pour lui, la diversité des positions exprimées constitue un signe de vitalité démocratique, reflétant la pluralité des acteurs et des sensibilités au sein de la société. Il rejette toute idée de volonté de contrôle ou de mainmise, affirmant que l’objectif principal est de remédier aux blocages juridiques et d’assurer la continuité d’une institution fragilisée par les dysfonctionnements récents.
Il souligne également que les institutions politiques évoluent naturellement avec les alternances électorales, et que la légitimité finale revient au suffrage universel, appelant ainsi à inscrire le débat dans la perspective des prochaines échéances électorales. Une affirmation immédiatement nuancée par la députée Tamni, qui conditionne implicitement cette légitimité à la régularité et à la transparence du processus électoral lui-même.
Au-delà de cet échange politique, un angle reste largement sous-exposé dans le débat public : celui de la transformation silencieuse du métier de journaliste. L’essor du travail indépendant, accéléré depuis la crise sanitaire, a redéfini les contours du secteur sans que les dispositifs juridiques et sociaux ne s’adaptent réellement à cette mutation. Les freelances, pourtant au cœur de la production médiatique contemporaine, demeurent insuffisamment intégrés dans les mécanismes de protection et de représentation.
Ainsi, le débat autour du Conseil national de la presse dépasse largement la simple question d’une réforme institutionnelle. Il révèle une tension structurelle entre deux visions : celle d’un ajustement du système existant par la clarification des rôles et des compétences, et celle d’une refondation plus profonde de la gouvernance du secteur, intégrant les nouvelles réalités économiques et sociales du journalisme.
En définitive, cette séquence parlementaire agit comme un révélateur : celui d’un champ médiatique en recomposition, où les enjeux de gouvernance, de représentativité et de précarité professionnelle s’entrelacent, sans qu’un modèle stabilisé ne parvienne encore à émerger.


