samedi, mars 7, 2026
AccueilActualitésEntre le dit et le non-dit : lecture d’un croisement politique entre...

Entre le dit et le non-dit : lecture d’un croisement politique entre le “PJD” et le “MP” autour de la loi sur le Conseil national de la presse

Un récent communiqué du Parti de la justice et du développement (PJD), publié sur sa page officielle Facebook, a remis au centre du débat politique la question de la loi organique relative au Conseil national de la presse. Mais au-delà du contenu du texte juridique lui-même, c’est surtout la manière dont le parti d’opposition choisit de conduire cette bataille institutionnelle qui retient l’attention. Derrière une formulation apparemment mesurée, le communiqué ne se limite pas à exprimer une position politique : il révèle une tentative de coordination implicite, en confiant à Abdelilah Benkirane la mission d’entrer en contact avec Mohamed Ouzzine, secrétaire général du Mouvement populaire (MP), afin d’aller de l’avant dans la démarche de retrait de la loi et de sa saisine de la Cour constitutionnelle.

À première vue, il s’agit d’une convergence conjoncturelle entre deux partis relégués dans l’opposition, après avoir été écartés de la majorité gouvernementale conduite par Aziz Akhannouch. Une convergence dictée par une opposition commune aux choix de la majorité, sans pour autant se traduire par une alliance politique formelle ou une coordination structurelle. Pourtant, une lecture plus approfondie invite à poser une autre question : sommes-nous face à une simple coopération technique et circonstancielle, ou à une tentative de redéfinition des rôles au sein d’une opposition en quête de repositionnement ?

Le communiqué du “lampion” s’inscrit soigneusement dans un cadre institutionnel, mettant en avant le respect des mécanismes constitutionnels, notamment le recours à la Cour constitutionnelle comme voie légitime pour trancher le différend autour d’une loi touchant à l’organisation de la profession journalistique et à sa représentativité. En revanche, le texte reste silencieux sur les motivations profondes de ce choix et sur son timing. Pourquoi Mohamed Ouzzine précisément ? Et pourquoi à ce moment précis ?

C’est ici que se dessine la frontière entre le discours affiché et ce qui reste implicite. Le choix d’Ouzzine, issu d’une école politique aux références et au langage différents de ceux du PJD, semble traduire la volonté d’élargir le front du refus au-delà du cercle traditionnel du parti islamiste, en s’appuyant sur le poids symbolique d’un parti historique, attaché à la défense du monde rural et de l’amazighité, et disposant d’un ancrage électoral renouvelé. De son côté, le Mouvement populaire se retrouve face à une équation délicate : comment interagir avec une initiative qu’il n’a pas initiée, sans apparaître comme un simple relais, ni compromettre son propre projet de construction d’une « alternative harakie » crédible ?

Sur le plan symbolique, cette interaction évoque davantage une relation de type « le maître et le disciple » qu’un partenariat d’égal à égal. Abdelilah Benkirane, formé politiquement dans le giron de la Chabiba islamia et porté à la tête du PJD avec l’appui du défunt Abdelkrim El Khatib, manie avec aisance un discours mêlant morale et politique, et excelle dans les batailles symboliques, même depuis les bancs de l’opposition. Mohamed Ouzzine, héritier de l’école de Mahjoubi Aherdane et de Mohand Laenser, incarne pour sa part une approche plus académique, cherchant à repositionner son parti à travers un discours rationnel, moins conflictuel et plus attentif aux équilibres.

La différence d’âge, tout comme celle des styles, ne traduit pas une hiérarchie entre les deux hommes, mais révèle des manières distinctes de concevoir l’action politique. Benkirane, célèbre pour son « انتهى الكلام » (« le mot de la fin »), n’hésite pas à s’engager dans des confrontations frontales, quitte à en assumer le coût politique et médiatique. Ouzzine, de son côté, conscient du capital symbolique et populaire qu’il a accumulé, sait que toute aventure mal calibrée pourrait fragiliser la dynamique qu’il s’efforce de construire, notamment dans un contexte marqué par la sensibilité du rapport entre politique et médias.

Dans cette perspective, l’attitude du Mouvement populaire ne peut être réduite ni à une soumission, ni à un rejet de principe. Elle s’apparente plutôt à une mise à l’épreuve d’un équilibre subtil : participer à une bataille à dimension constitutionnelle légitime, tout en préservant son autonomie politique et symbolique. La loi organique relative au Conseil national de la presse dépasse en effet le cadre d’un simple texte technique ; elle soulève des interrogations fondamentales sur la liberté d’expression, l’autorégulation de la profession, les limites de l’intervention de l’État et le rôle des partis dans l’animation du débat public.

Au final, la politique demeure un art de la manœuvre autant qu’un art de la position. Ceux qui échouent à lire entre les lignes risquent de se retrouver soit instrumentalisés dans les combats d’autrui, soit accusés de se dérober face à des enjeux qui interpellent l’opinion publique. Entre ces deux écueils, Mohamed Ouzzine avance avec prudence, conscient que l’initiative proposée par Benkirane peut constituer un levier politique si elle est maîtrisée, mais aussi une charge si elle est vidée de ses conditions et de ses garde-fous.

Ainsi, ce communiqué ne saurait être réduit à une simple coordination de circonstance, ni exagéré au point d’y voir une alliance occulte. Il constitue avant tout un moment politique révélateur, mettant en lumière les fragilités des équilibres au sein de l’opposition, et posant une question plus large que celle du texte de loi lui-même : comment mener les grandes batailles politiques sans artifices, sans sous-estimer l’intelligence de l’opinion publique, et sans transformer les institutions en simples instruments de luttes de position ?

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments