De la relance des phosphates au pari de l’économie réelle… Le Maroc entre-t-il dans un nouveau cycle de croissance ou traverse-t-il une embellie conjoncturelle ?
Lorsque le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a annoncé une prévision de croissance de 5,4 % du PIB marocain au troisième trimestre 2026, l’information est apparue, à première vue, comme une excellente nouvelle économique. Après plusieurs années marquées par les sécheresses successives, les tensions inflationnistes mondiales et les incertitudes géopolitiques, le Royaume semble retrouver un rythme d’expansion plus soutenu.
Mais la véritable lecture d’un chiffre économique ne réside jamais dans le pourcentage lui-même. La question essentielle n’est pas uniquement combien l’économie croît, mais pourquoi elle croît, d’où provient cette croissance et surtout si elle est capable de durer.
Car une économie ne se mesure pas seulement par ses indicateurs statistiques ; elle se juge à la solidité de ses fondations, à la qualité des moteurs qui l’animent et à sa capacité à résister aux chocs futurs.
Le rapport du HCP attribue cette amélioration à une convergence de facteurs favorables : l’allégement de certains droits de douane américains, la reprise des exportations marocaines, notamment des dérivés phosphatés, la vigueur persistante de la demande intérieure, le redressement de l’agriculture après de meilleures conditions climatiques ainsi que la poursuite des investissements dans les infrastructures.
Cependant, derrière cette succession de bonnes nouvelles se cache une interrogation beaucoup plus profonde : assiste-t-on à une transformation structurelle de l’économie marocaine ou simplement à une combinaison exceptionnelle de circonstances internationales favorables ?
C’est précisément là que commence la lecture « entre les lignes ».
L’un des éléments les plus révélateurs du rapport est que plusieurs moteurs de cette croissance trouvent leur origine hors des frontières nationales. L’assouplissement de certaines barrières commerciales américaines et la forte progression de la demande en provenance du Japon et de l’Inde pour les engrais marocains ont replacé les phosphates au cœur des échanges internationaux.
Autrement dit, une partie importante de la dynamique actuelle provient moins d’une mutation interne que d’une reconfiguration du commerce mondial.
Cette évolution traduit une réalité plus large : les grandes économies cherchent aujourd’hui à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement, à réduire leur dépendance à certains fournisseurs traditionnels et à sécuriser leurs ressources stratégiques. Dans cette nouvelle géographie économique, le Maroc bénéficie clairement de son statut de premier acteur mondial des phosphates et de ses investissements industriels réalisés depuis plusieurs années.
Mais cette réussite soulève également une autre question.
Aussi stratégique soit-il, le phosphate ne peut, à lui seul, constituer le socle d’un modèle économique durable. L’histoire économique montre que les pays dont la croissance dépend excessivement d’une ressource dominante restent particulièrement vulnérables aux fluctuations des marchés internationaux, aux décisions politiques des grandes puissances et aux changements de la demande mondiale.
Le véritable défi consiste donc à transformer cette rente stratégique en levier de diversification industrielle.
Une autre lecture importante du rapport concerne le retour de l’investissement productif. Les prévisions annoncent une progression dépassant 11 %, soutenue par la poursuite des grands chantiers portuaires, routiers et hydrauliques.
Ces investissements ne représentent pas seulement des dépenses publiques massives ; ils traduisent une vision économique à long terme visant à faire du Maroc une plateforme industrielle, logistique et commerciale reliant l’Europe, l’Afrique et les espaces atlantiques.
Toutefois, la question fondamentale demeure : combien d’emplois durables ces investissements créeront-ils réellement ?
Car une croissance qui ne se transforme pas en emploi, en montée des compétences et en amélioration du niveau de vie reste une croissance comptable avant d’être une croissance sociale.
Le rapport met également en avant une prévision spectaculaire : une progression de près de 20 % de la valeur ajoutée agricole.
Cette performance illustre le redressement du secteur après plusieurs campagnes difficiles. Mais elle rappelle aussi l’une des grandes fragilités historiques de l’économie marocaine : sa forte dépendance aux conditions climatiques.
Chaque bonne saison agricole stimule fortement la croissance nationale ; chaque épisode de sécheresse ralentit brutalement l’économie.
Autrement dit, la bataille de l’eau est devenue une bataille économique.
C’est précisément ce qui explique l’ampleur des investissements consacrés aux barrages, au dessalement de l’eau de mer, aux interconnexions hydrauliques et aux infrastructures de sécurisation des ressources hydriques. Il ne s’agit plus seulement d’une politique environnementale, mais d’une stratégie de stabilisation économique.
Le rapport accorde également une place importante à la demande intérieure. La consommation des ménages devrait continuer de progresser grâce à l’amélioration des revenus, à des conditions de financement favorables et au recul de l’inflation, attendue autour de 1,2 %.
Sur le plan macroéconomique, ces indicateurs traduisent un retour progressif des équilibres.
Mais une lecture plus critique invite à poser une autre question : les citoyens ressentent-ils réellement cette amélioration dans leur quotidien ?
Car il existe souvent un écart entre la croissance mesurée par les agrégats économiques et la croissance vécue par les ménages.
Le pouvoir d’achat, l’emploi, les salaires et l’accès aux services publics restent les véritables indicateurs de la qualité d’une croissance.
Une autre contradiction apparaît dans le rapport.
Les exportations devraient progresser de plus de 10 %, principalement grâce aux phosphates et à leurs dérivés. Pourtant, le commerce extérieur continuera de peser négativement sur la croissance, les importations augmentant encore plus rapidement, sous l’effet de la demande intérieure et des besoins en équipements, en énergie et en biens intermédiaires.
Cette réalité rappelle que le Maroc demeure fortement dépendant de l’extérieur pour alimenter une partie de son appareil productif.
Plus l’investissement s’accélère, plus les importations augmentent.
Le véritable enjeu consiste donc à accroître progressivement la part de la production nationale capable de répondre à cette demande.
Enfin, le Haut-Commissariat lui-même prend soin de rappeler que ce scénario demeure exposé à plusieurs risques majeurs : tensions géopolitiques persistantes, volatilité des marchés énergétiques, perturbations du commerce mondial ou encore hausse des coûts de production.
Ces réserves révèlent une idée essentielle.
Le Maroc apparaît aujourd’hui mieux armé qu’il ne l’était il y a quelques années pour absorber les chocs extérieurs. La diversification progressive de ses moteurs de croissance, la stabilité de sa politique monétaire, le retour des investissements et la résilience de la demande intérieure constituent désormais des facteurs de solidité.
Mais cette résilience ne signifie pas encore immunité.
En définitive, le chiffre de 5,4 % dépasse largement la simple performance statistique.
Il constitue un test grandeur nature pour le modèle économique marocain.
Si cette phase de croissance est mise à profit pour accélérer l’industrialisation, renforcer la compétitivité, développer les chaînes de valeur nationales et créer des emplois à forte valeur ajoutée, le Maroc pourrait effectivement entrer dans un nouveau cycle de développement durable.
En revanche, si cette dynamique demeure essentiellement portée par les cours mondiaux des phosphates, les conditions climatiques favorables et les évolutions du commerce international, elle restera soumise aux aléas d’un environnement sur lequel le Royaume n’a qu’une maîtrise limitée.
Au fond, le véritable défi n’est plus seulement d’obtenir un taux de croissance plus élevé.
Il est de transformer cette croissance en richesse productive, en prospérité partagée et en une économie capable de s’appuyer davantage sur ses propres capacités que sur les fluctuations de l’économie mondiale.


