Quand la justice convoque l’épouse du chef du gouvernement… L’Espagne rappelle-t-elle que le pouvoir n’est jamais au-dessus du droit ?
Dans les États où la justice constitue un véritable pouvoir indépendant, la valeur de l’État de droit ne se mesure pas uniquement aux jugements rendus, mais commence dès l’instant où les détenteurs de pouvoir, ainsi que leur entourage, peuvent être appelés à répondre de leurs actes devant les tribunaux. C’est pourquoi le renvoi devant la justice de l’épouse du président du gouvernement espagnol dépasse largement le cadre d’un simple fait divers judiciaire. Il constitue un signal institutionnel fort : dans une démocratie mature, le pouvoir ne confère pas une immunité permanente, et l’influence politique ne saurait remplacer la responsabilité juridique.
Mais cette affaire soulève également une interrogation plus profonde, qui dépasse les frontières de l’Espagne : que devient la confiance des citoyens lorsque certains dossiers disparaissent, que des procédures changent soudainement de trajectoire ou que le sentiment s’installe que l’influence de certains acteurs pourrait peser davantage que la force du droit ?
C’est précisément à ce niveau que le débat dépasse la personne de Begoña Gómez pour toucher à la philosophie même de la justice moderne : une justice se juge moins à la sévérité de ses décisions qu’à sa capacité à garantir que nul ne bénéficie d’un privilège devant la loi.
Dans cette réflexion, je ne peux dissocier l’analyse de mon propre parcours.
J’écris également cet article en tant qu’homme ayant vécu une expérience que je considère comme l’illustration de ce que l’influence et le pouvoir peuvent produire lorsqu’ils se rencontrent. Moi, journaliste et écrivain Jamal Soussi, j’affirme que le projet auquel j’avais consacré des années de travail autour du jiu-jitsu brésilien m’a été confisqué au profit d’un ancien ministre, par ce que je considère comme un usage de l’influence. En saisissant la justice administrative dans l’espoir d’obtenir réparation, j’ai, selon ce que je soutiens, été confronté à une succession de faits que je continue de juger profondément troublants : la disparition du dossier judiciaire, le remplacement de la magistrate chargée de l’affaire en l’espace de vingt-quatre heures, puis le prononcé du jugement sans que le dossier, selon ma compréhension des faits, n’ait été soumis à la phase normale de délibération. Je continue aujourd’hui à demander que toute la lumière soit faite sur ces événements et que les responsabilités soient établies, car il ne s’agit plus seulement d’un litige personnel, mais d’une question touchant à la confiance que les citoyens peuvent accorder à leurs institutions judiciaires.
Cette expérience personnelle n’a pas pour objet d’établir un parallèle juridique entre deux affaires différentes, mais de rappeler qu’au-delà des frontières, la même interrogation demeure : la justice est-elle capable de résister lorsque le pouvoir devient partie prenante ?
C’est dans ce contexte que la décision rendue jeudi par la justice espagnole prend une dimension particulière.
Le tribunal de Madrid a renvoyé Begoña Gómez, épouse du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, devant un tribunal appelé à examiner des accusations de trafic d’influence et de détournement de fonds publics, à l’issue d’une enquête ayant duré près de deux années. Dans le même temps, la juridiction a levé l’interdiction qui lui était faite de quitter le territoire espagnol et a abandonné l’accusation de corruption qui figurait initialement dans la procédure.
Les autorités judiciaires n’ont pas encore fixé la date d’ouverture du procès. Toutefois, cette décision marque le passage d’une longue phase d’instruction à celle du jugement, ce qui constitue une étape majeure tant sur le plan judiciaire que politique.
L’affaire remonte à avril 2024, lorsque le juge d’instruction avait ouvert une enquête sur des soupçons selon lesquels Begoña Gómez aurait utilisé son statut d’épouse du chef du gouvernement pour obtenir des avantages personnels. Des accusations qu’elle a toujours rejetées, tout comme Pedro Sánchez, qui a dénoncé à plusieurs reprises ce qu’il considère comme une instrumentalisation politique de la justice.
Ce qui retient toutefois l’attention dans cette affaire n’est pas uniquement le contenu des accusations, mais la manière dont les institutions espagnoles ont fonctionné.
Pendant près de deux ans, les investigations se sont poursuivies, certaines qualifications pénales ont été abandonnées, d’autres maintenues, sans que la position politique du chef du gouvernement ne semble interrompre le cours normal de la procédure. Cette évolution illustre une conception de la justice selon laquelle la mise en examen ou le renvoi devant une juridiction ne valent pas condamnation, mais traduisent simplement le principe selon lequel chacun peut être soumis aux mêmes mécanismes de contrôle judiciaire.
C’est ici que la lecture « entre les lignes », propre au journalisme d’analyse, devient essentielle.
La véritable portée de cette affaire ne réside peut-être pas dans le sort personnel de Begoña Gómez, mais dans l’image que renvoie l’État espagnol : celle d’un système où le juge peut examiner un dossier touchant directement le sommet de l’exécutif sans que cela soit présenté comme une menace pour les institutions. Au contraire, c’est précisément cette possibilité qui nourrit la crédibilité de celles-ci.
Cette affaire révèle également une réalité universelle : toutes les démocraties proclament l’égalité devant la loi, mais toutes ne disposent pas nécessairement des mêmes mécanismes garantissant que cette égalité demeure effective lorsque le pouvoir est concerné.
Car l’indépendance de la justice ne se mesure pas uniquement au contenu des textes, mais à la confiance qu’ils inspirent. Elle se construit lorsque les citoyens sont convaincus que les dossiers ne disparaissent pas, que les procédures suivent leur cours normal, que les magistrats exercent leurs fonctions en toute indépendance et que nul, quelle que soit sa position, ne bénéficie d’un traitement privilégié.
Au fond, Begoña Gómez pourra être relaxée comme elle pourra être condamnée ; seul le tribunal en décidera au terme d’un procès équitable. Mais l’essentiel est ailleurs : dans une démocratie fondée sur l’État de droit, même l’entourage immédiat du chef du gouvernement peut être appelé à comparaître devant la justice lorsque celle-ci estime disposer d’éléments suffisants pour poursuivre son travail.
Et c’est finalement la seule question qui demeure :
La force d’un État réside-t-elle dans sa capacité à protéger les détenteurs du pouvoir, ou dans son aptitude à les soumettre aux mêmes règles que tous les citoyens lorsque surgissent des soupçons justifiant une enquête et un procès ?
C’est probablement dans la réponse à cette question que se mesure, plus que dans n’importe quel discours politique, la véritable solidité d’un État de droit.


