En politique, la nomination d’un haut responsable peut apparaître comme une décision administrative ordinaire, relevant du fonctionnement normal des institutions. Mais lorsque cette décision intervient dans un secteur confronté à l’une des crises les plus graves de ces dernières années, et à seulement quelques mois de la fin du mandat gouvernemental, elle cesse d’être un simple mouvement administratif. Elle devient un message politique qui mérite une lecture dépassant largement l’annonce officielle.
L’approbation, par le Conseil de gouvernement, de la nomination de Yahya Oukach au poste de directeur de l’emploi, sur proposition du ministre de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, Younes Sekkouri, n’est donc pas seulement la désignation d’un nouveau responsable. Elle intervient à un moment où la question de l’emploi occupe le centre du débat public, alors que les chiffres officiels du Haut-Commissariat au Plan confirment que le Maroc enregistre l’un des taux de chômage les plus élevés de ces dernières années.
Une interrogation s’impose alors naturellement : assistons-nous au début d’une véritable réorientation de la politique nationale de l’emploi ? Ou bien s’agit-il d’une tentative tardive de réorganiser l’appareil administratif avant l’heure du bilan gouvernemental ?
Le facteur temps n’est jamais neutre en politique.
Une nomination qui, il y a trois ou quatre ans, aurait pu être interprétée comme le point de départ d’une réforme administrative, acquiert aujourd’hui une tout autre signification. Le compte à rebours de la fin de la législature est déjà engagé, et chaque décision gouvernementale est désormais analysée à travers le prisme du bilan.
Dès lors, la question dépasse largement l’identité du nouveau directeur.
La véritable interrogation est simple : pourquoi maintenant ?
Depuis le début de son mandat, le gouvernement a fait de l’emploi l’un des piliers de son programme économique et social. Il a associé la création d’emplois à l’investissement, à la relance économique, au soutien des entreprises et aux politiques d’inclusion économique, multipliant les annonces de programmes destinés à favoriser l’insertion professionnelle.
Pourtant, les indicateurs officiels racontent une réalité beaucoup plus complexe.
L’augmentation du taux de chômage au-delà de 13 % n’est pas uniquement une donnée statistique. Elle constitue un indicateur social révélant une inquiétude grandissante au sein de la société, particulièrement chez les jeunes, les diplômés, les femmes et les populations rurales.
Car, en économie, un pourcentage n’est jamais un simple chiffre.
Il représente des milliers de familles privées d’un revenu stable, des milliers de jeunes contraints de reporter leurs projets de vie, des milliers de diplômés pour lesquels l’attente d’un emploi finit par devenir un mode d’existence.
C’est ici que commence la véritable crise.
Le chômage n’est pas seulement un manque d’offres d’emploi.
Il traduit également une crise de confiance entre les citoyens et les politiques publiques.
Lorsque les années passent sans résultats perceptibles, la confiance dans la capacité des institutions à transformer les promesses en réalités commence inévitablement à s’éroder.
C’est précisément dans cette perspective que la responsabilité du ministère de l’Emploi doit être examinée.
Certes, ce ministère ne peut, à lui seul, créer des emplois, tant les déterminants du marché du travail dépendent de multiples facteurs : l’investissement, la conjoncture internationale, les sécheresses successives, les mutations économiques mondiales ou encore les tensions géopolitiques.
Mais il demeure le principal pilote de la stratégie nationale de l’emploi.
Il lui appartient de coordonner les politiques publiques, d’assurer la médiation entre l’offre et la demande de travail, de développer les mécanismes de formation, de qualification et d’insertion professionnelle.
Une question légitime surgit alors dans le cadre d’un débat démocratique responsable.
Si le secteur avait aujourd’hui besoin d’un nouveau directeur pour corriger les dysfonctionnements, pourquoi cette nécessité n’a-t-elle pas été identifiée plus tôt ?
Les difficultés viennent-elles seulement d’être découvertes ?
L’administration souffrait-elle depuis longtemps de problèmes de gouvernance ?
Ou bien les mauvais résultats ont-ils finalement imposé une révision tardive de l’organisation administrative ?
Ces interrogations ne visent pas les personnes.
Elles cherchent à comprendre la logique de gouvernance des politiques publiques, car l’évaluation institutionnelle constitue un principe fondamental de la responsabilité démocratique.
Le nouveau directeur, aussi expérimenté soit-il, ne pourra transformer à lui seul la réalité du marché du travail si les déséquilibres structurels demeurent inchangés.
En réalité, la crise de l’emploi au Maroc est devenue multidimensionnelle.
Le système éducatif continue parfois de produire des profils insuffisamment adaptés aux besoins réels de l’économie.
Les petites et moyennes entreprises affrontent des contraintes liées au financement, à la fiscalité et à l’augmentation des coûts de production.
Des secteurs économiques traditionnels connaissent un ralentissement sous l’effet des changements internationaux, des aléas climatiques et de l’évolution des modèles d’investissement.
Dans le même temps, la transformation numérique et l’intelligence artificielle redéfinissent profondément le marché du travail à un rythme que les systèmes de formation peinent encore à suivre.
Ainsi, réduire la question du chômage à un seul ministère reviendrait à simplifier excessivement une problématique bien plus vaste.
L’emploi constitue aujourd’hui un enjeu transversal impliquant les politiques d’investissement, l’éducation, la formation professionnelle, les finances publiques, l’industrie, l’agriculture, les collectivités territoriales et l’ensemble des acteurs économiques.
Pour autant, cette réalité ne dispense nullement le ministère de l’Emploi d’un examen rigoureux de son propre bilan.
Toute politique publique se mesure à ses résultats.
Lorsque les statistiques officielles montrent une hausse du chômage, il est légitime que l’opinion publique demande des explications politiques autant qu’administratives.
Le moment choisi pour cette nomination ouvre également un autre champ d’analyse.
Cette décision constitue-t-elle un aveu implicite que la stratégie suivie jusqu’ici n’a pas produit les résultats espérés ?
Relève-t-elle simplement du fonctionnement normal de l’administration ?
Ou traduit-elle une volonté d’insuffler un nouveau souffle à un département désormais confronté à la pression des indicateurs sociaux ?
Ces questions ne remettent nullement en cause les compétences du nouveau responsable.
Elles rappellent simplement que la réussite d’un dirigeant administratif dépend avant tout d’une vision stratégique claire, de moyens réels, d’indicateurs d’évaluation objectifs et d’une culture permanente de reddition des comptes.
Une administration ne change pas seulement en remplaçant les responsables.
Elle se transforme lorsque les méthodes de gouvernance, les mécanismes d’exécution et la philosophie de l’action publique évoluent.
Les expériences internationales montrent d’ailleurs que la réforme durable du marché du travail ne commence pas dans les bureaux administratifs.
Elle commence par la construction d’une économie capable de créer davantage de valeur ajoutée, par l’encouragement de l’initiative privée, par l’adéquation entre la formation et les besoins réels de l’économie, par la promotion d’un investissement productif plutôt que spéculatif, ainsi que par une orientation des politiques publiques vers les secteurs les plus créateurs d’emplois durables.
Une stratégie nationale de l’emploi efficace suppose également des bases de données fiables, des mécanismes d’anticipation des besoins futurs du marché, une coopération constante avec le secteur privé et une évaluation régulière de l’impact réel des investissements sur la création d’emplois.
Aujourd’hui, à l’approche de la fin du mandat gouvernemental, les citoyens s’intéressent moins aux annonces qu’aux résultats.
Le jeune en quête d’un emploi ne s’interroge pas sur le nom du directeur.
Il veut simplement savoir quand il pourra accéder à un travail lui permettant de vivre dignement.
L’entrepreneur ne cherche pas à connaître l’identité des responsables administratifs.
Il attend un environnement économique qui lui permette d’investir, de développer son activité et de recruter.
Les familles marocaines, quant à elles, suivent moins les mouvements administratifs que leur capacité quotidienne à faire face au coût de la vie et à assurer un avenir stable à leurs enfants.
C’est pourquoi le succès du nouveau directeur ne sera pas évalué au nombre de réunions organisées ni de circulaires publiées.
Il sera jugé à l’aune des emplois effectivement créés et de la capacité du ministère à restaurer la confiance des citoyens dans les politiques publiques de l’emploi.
Au-delà des personnes et des fonctions, une interrogation demeure.
Si les gouvernements sont finalement jugés par l’impact concret de leurs politiques sur la vie des citoyens, un simple changement de responsable administratif, à quelques mois de la fin d’un mandat, peut-il réellement modifier le bilan de plusieurs années ? Ou bien la crise de l’emploi au Maroc révèle-t-elle que la véritable réforme commence d’abord par une remise en question de la philosophie même qui guide les politiques publiques, avant de concerner ceux qui sont chargés de les appliquer ?


