Si la première partie a replacé cette affaire dans son contexte général, l’analyse détaillée impose de s’éloigner des impressions suscitées par la notoriété des noms cités pour revenir à ce que disent réellement les documents. En matière financière, les chiffres peuvent paraître spectaculaires au premier regard. Pourtant, ils ne prennent leur véritable signification qu’à la lumière du cadre juridique, comptable et économique dans lequel les sociétés ont été créées et évoluent.
C’est précisément là que le débat public tombe souvent dans un raccourci dangereux : considérer qu’une société qui ne réalise pas de chiffre d’affaires, qui affiche des pertes ou qui fonctionne principalement grâce à des prêts d’actionnaires serait nécessairement suspecte. La réalité est infiniment plus complexe.
Les documents relatifs aux sociétés associées à plusieurs personnalités marocaines montrent qu’une grande partie d’entre elles relèvent des structures juridiques SOPARFI ou SCS, deux véhicules largement utilisés au Luxembourg par des milliers de groupes internationaux pour détenir des participations, structurer des investissements transfrontaliers ou organiser la gouvernance de leurs actifs, sans exercer directement une activité commerciale classique de production, de vente ou de prestation de services.
Cette caractéristique explique notamment pourquoi plusieurs de ces sociétés ne déclarent aucun chiffre d’affaires opérationnel. Une holding peut parfaitement ne vendre aucun produit pendant des années tout en administrant des participations représentant plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de millions d’euros. De même, des pertes comptables peuvent résulter d’une réévaluation d’actifs, du coût du financement ou d’une baisse temporaire de valeur des investissements, sans traduire nécessairement une situation financière anormale.
La lecture professionnelle de ces documents ne commence donc pas par la question : « Combien cette société a-t-elle gagné ? » Elle commence par une interrogation beaucoup plus fondamentale : « Pourquoi cette société a-t-elle été créée ? Comment est-elle financée ? Son activité correspond-elle réellement à son objet juridique ? »
Ces questions prennent toute leur dimension lorsqu’on examine les sociétés mentionnées dans le dossier.
Les données concernant Belere, liée à Mehdi Jouahri, font apparaître une progression particulièrement rapide de ses actifs au cours des premières années, suivie d’un recul, accompagné de pertes, de capitaux propres négatifs et d’un niveau significatif d’endettement à court terme. Ces éléments peuvent surprendre un lecteur non spécialisé. Ils ne suffisent cependant pas, à eux seuls, à conclure à une irrégularité. Les sociétés d’investissement connaissent fréquemment des cycles de financement, de restructuration ou de réorganisation patrimoniale qui modifient profondément leurs bilans sans traduire une activité illicite. La véritable question ne porte donc pas uniquement sur le volume des actifs ou des pertes, mais sur l’origine des capitaux, la nature des financements et le respect des obligations de transparence et de contrôle.
La même logique s’applique à la société associée à Idriss Filali, dont le financement repose principalement sur des prêts consentis par les associés. Dans l’univers des holdings internationales, ce mécanisme constitue une pratique courante de structuration financière. Ce qui importe n’est pas le recours à cet instrument, mais le respect des obligations déclaratives, fiscales et réglementaires aussi bien dans le pays d’origine des fonds que dans celui où ils sont investis.
Le cas de MEDIMMO, associé au prince Abdellah Ben Moulay Ali Alaoui, présente un profil différent. Les documents disponibles montrent une société combinant une activité immobilière avec une fonction classique de holding. Elle figure parmi les rares structures du dossier à publier un chiffre d’affaires opérationnel. Là encore, cette caractéristique ne constitue ni un indice d’irrégularité ni une garantie absolue de conformité ; elle illustre simplement un modèle économique distinct.
Concernant l’homme d’affaires Anas Sefrioui, les comptes disponibles de Atlacem révèlent une société holding impliquée dans des investissements internationaux, notamment au Mexique, enregistrant des pertes comptables ainsi qu’une augmentation sensible de son endettement. Ces éléments, pris isolément, ne permettent pas davantage de conclure à une violation de la loi. Ils soulèvent toutefois une interrogation légitime : comment ces investissements ont-ils été financés et les transferts de capitaux ont-ils respecté les procédures prévues par la réglementation marocaine des changes ? Cette question relève de la compétence des autorités de contrôle et non de conclusions journalistiques anticipées.
Le dossier devient encore plus complexe avec les sociétés liées à Othman Benjelloun. Les registres luxembourgeois mettent en évidence plusieurs structures d’investissement et de participation. Pour un groupe bancaire ou financier présent sur plusieurs marchés internationaux, la multiplication des véhicules juridiques n’a rien d’exceptionnel. En revanche, cette architecture financière pose naturellement des questions relatives à la gouvernance, à la transparence, à la supervision prudentielle et à la coordination entre les différentes autorités de contrôle.
S’agissant de Saham Investments VIII, société récemment créée et liée à Hafid El Alamy, l’absence d’états financiers détaillés ne permet aujourd’hui aucune analyse sérieuse. Cette situation rappelle une règle fondamentale du journalisme d’investigation : l’absence d’information ne saurait être remplacée par des hypothèses.
Le cas de Ghita Lahlou El Yaacoubi illustre, quant à lui, l’importance d’une distinction essentielle entre la qualité d’actionnaire et celle de membre d’un organe de gouvernance. Le fait qu’une personne siège au conseil de surveillance d’une société ne signifie ni qu’elle en est propriétaire, ni qu’elle en est le bénéficiaire économique. Cette nuance, souvent négligée dans le débat public, constitue pourtant une frontière déterminante entre une enquête rigoureuse et une interprétation approximative.
Au terme de cette lecture, les documents ne démontrent pas l’existence d’une infraction. Ils ne démontrent pas davantage que tout soit nécessairement exempt de questionnement. Ils ouvrent simplement une fenêtre sur un univers financier complexe, où les capitaux circulent à travers des sociétés holdings, des fonds d’investissement et des structures transfrontalières devenues des instruments ordinaires de la mondialisation économique.
Mais cette complexité ne réduit en rien la responsabilité des institutions de contrôle. Au contraire, plus les capitaux franchissent les frontières avec rapidité, plus les États sont appelés à renforcer leurs capacités de supervision, à vérifier l’origine des fonds, à contrôler les obligations déclaratives, à appliquer les normes de lutte contre le blanchiment de capitaux et à garantir que les mécanismes juridiques destinés à favoriser l’investissement ne deviennent jamais des espaces d’opacité.
À ce stade, l’enquête dépasse la simple lecture de bilans comptables pour poser une interrogation beaucoup plus profonde : les institutions marocaines disposent-elles aujourd’hui des moyens techniques, juridiques et humains nécessaires pour suivre la sophistication croissante de la finance internationale, ou la mondialisation des capitaux progresse-t-elle désormais plus vite que les mécanismes nationaux de contrôle ?
C’est précisément cette interrogation qui ouvrira la troisième partie de cette enquête, consacrée au rôle de l’Office des Changes, aux mécanismes de contrôle des investissements réalisés à l’étranger, ainsi qu’à la frontière particulièrement délicate entre optimisation fiscale licite, fraude fiscale et blanchiment de capitaux.


