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Les manifestations de Midelt… quand les montagnes interpellent l’État : le temps de l’isolement est-il réellement révolu ou a-t-il simplement changé de visage ?

Les marches de protestation organisées dans plusieurs douars des communes d’Agdim et d’Anemzi, dans la province de Midelt, ainsi que la mobilisation observée à Anfgou, Imilchil et dans d’autres territoires montagneux, ne sauraient être réduites à de simples revendications sociales liées à une route impraticable, à un projet de développement retardé ou à un manque d’eau potable. Elles remettent au premier plan une interrogation ancienne qui accompagne les politiques publiques marocaines depuis des décennies : pourquoi le développement continue-t-il d’arriver tardivement dans les montagnes, souvent de manière fragmentée, alors que les mutations économiques, urbaines et infrastructurelles s’accélèrent dans le reste du Royaume ?

Ces protestations rappellent ainsi que le temps politique ne se mesure pas uniquement au nombre de projets annoncés, mais surtout à leur capacité à transformer concrètement la vie quotidienne des citoyens. Lorsque des habitants doivent encore descendre dans la rue pour réclamer une route praticable, un centre de santé, une école digne de ce nom, un réseau d’eau potable ou un logement décent, le débat dépasse largement les revendications sectorielles. Il devient une interrogation profonde sur la justice territoriale, sur l’équité dans la répartition des richesses publiques et sur la capacité du modèle de développement à atteindre l’ensemble du territoire national sans distinction.

Ce n’est donc pas un hasard si la Coalition civile pour la montagne a choisi de rattacher ces manifestations à la mémoire collective d’Anfgou en 2008, lorsque le décès tragique de plusieurs enfants, victimes du froid et de l’enclavement, avait profondément bouleversé le Maroc. La visite royale effectuée à l’époque avait constitué un acte politique et humain d’une portée exceptionnelle. Elle avait envoyé un message clair : aucun citoyen ne doit être condamné par sa géographie, et le développement des territoires montagneux ne relève ni de la charité publique ni de réponses ponctuelles, mais bien d’un engagement national durable.

Près de vingt ans plus tard, une question s’impose pourtant avec une acuité renouvelée : qu’est-ce qui a véritablement changé ? Les programmes engagés après cette tragédie ont-ils réussi à modifier les causes profondes de la vulnérabilité, ou se sont-ils limités à atténuer certaines manifestations visibles de la crise sans en traiter les fondements structurels ?

Les faits montrent que le problème ne réside pas dans l’absence totale de programmes publics. Les régions montagneuses ont effectivement bénéficié de projets relatifs aux routes, à l’électrification, à l’accès à l’eau, à l’éducation ou encore à la santé. Mais ces interventions sont restées dispersées, dépendantes de plusieurs ministères et de logiques sectorielles différentes. Ce qui manque toujours, c’est une véritable vision intégrée faisant du développement de la montagne une politique publique autonome, dotée d’objectifs précis, d’indicateurs mesurables, de mécanismes d’évaluation et surtout d’un cadre juridique propre.

C’est précisément le sens de la revendication portée depuis plusieurs années par la Coalition civile pour la montagne en faveur de l’adoption d’une loi-cadre spécifique aux espaces montagneux. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter un texte supplémentaire à l’arsenal législatif marocain, mais d’opérer une transition fondamentale : passer d’une logique d’interventions circonstancielles à une logique de droits garantis par la loi. Une telle législation permettrait d’inscrire durablement les politiques de montagne dans l’action de l’État, indépendamment des alternances gouvernementales ou des priorités conjoncturelles.

Les expériences internationales démontrent d’ailleurs que les territoires montagneux nécessitent des politiques différenciées. Des pays comme la France, l’Italie ou la Suisse ont progressivement élaboré des dispositifs spécifiques reconnaissant que les contraintes naturelles, démographiques et économiques de ces régions exigent des mécanismes particuliers de financement, d’investissement et de gouvernance. Construire une route, un hôpital ou une école en montagne représente un coût largement supérieur à celui des zones urbaines ou des plaines. L’isolement hivernal, les conditions climatiques extrêmes et la dispersion de l’habitat imposent également une planification totalement différente.

Dès lors, appliquer les mêmes critères budgétaires et administratifs à l’ensemble du territoire conduit paradoxalement à renforcer les inégalités que les politiques publiques prétendent combattre. La justice territoriale ne signifie pas une distribution uniforme des ressources, mais une répartition fondée sur les besoins réels et les contraintes spécifiques de chaque espace.

Les revendications exprimées aujourd’hui par les habitants de Midelt apparaissent, à première vue, d’une grande simplicité : des routes, de l’eau potable, des soins de santé, des écoles, des logements décents et un assouplissement des procédures administratives relatives à la construction. Pourtant, chacune de ces demandes révèle un enchevêtrement de difficultés structurelles.

La route n’est pas uniquement un axe de circulation ; elle constitue la condition d’accès aux soins, à l’éducation, aux marchés et aux services publics. L’eau potable n’est pas seulement un service technique ; elle conditionne la stabilité démographique, le développement agricole et la dignité humaine. Quant aux insuffisances du système de santé, elles ne se traduisent pas uniquement par un manque de médecins ou d’équipements, mais par une augmentation des risques sanitaires, une aggravation des inégalités et un sentiment croissant d’abandon.

La question des restrictions imposées aux constructions rurales révèle également une tension permanente entre deux impératifs : préserver l’organisation du territoire et lutter contre l’habitat anarchique, tout en permettant aux familles d’améliorer leurs conditions de logement sans se heurter à une bureaucratie excessive. Trouver cet équilibre demeure aujourd’hui un enjeu majeur de gouvernance territoriale.

Ces manifestations s’inscrivent également dans un contexte national marqué par de grandes ambitions. Le Maroc prépare activement la Coupe du monde 2030, poursuit l’extension du réseau ferroviaire à grande vitesse et multiplie les investissements stratégiques dans les infrastructures, l’énergie et la compétitivité économique. Ces grands chantiers traduisent une volonté affirmée de modernisation du Royaume.

Mais ils posent simultanément une question essentielle : comment faire en sorte que les habitants des montagnes se reconnaissent pleinement dans cette dynamique nationale et ne se sentent pas exclus de ses bénéfices ?

Le développement ne se mesure pas uniquement à la vitesse des trains, à la construction de stades ou au volume des investissements étrangers. Il se mesure aussi à la capacité de garantir à chaque citoyen, où qu’il vive, un niveau minimal de dignité, d’accès aux services publics et d’égalité des chances. Les grands projets nationaux ne prendront leur pleine dimension que s’ils contribuent également à réduire les fractures territoriales qui persistent entre les centres urbains et les espaces enclavés.

Dans cette perspective, le dialogue engagé entre le gouverneur de la province de Midelt et les représentants des manifestants constitue un signal encourageant. Le choix de la concertation plutôt que de la confrontation traduit une volonté institutionnelle de privilégier l’écoute et la négociation. L’accord de principe obtenu représente une première étape positive.

Toutefois, l’expérience marocaine montre que la véritable épreuve commence après les annonces. Les engagements qui ne se traduisent pas en réalisations concrètes nourrissent progressivement la défiance envers les institutions. Des promesses sans calendrier, des projets sans suivi ou des décisions sans exécution alimentent inévitablement le retour des tensions sociales.

Le succès du dialogue dépendra donc moins des déclarations que de la mise en œuvre effective des engagements pris, selon un calendrier transparent, accompagné de mécanismes de suivi associant les autorités, les élus, la société civile et les habitants eux-mêmes.

Sur le plan institutionnel, le gel des différentes propositions de loi relatives aux espaces montagneux ouvre un débat plus large sur la place accordée aux initiatives citoyennes dans la fabrication de la loi. Les milliers de signatures recueillies en faveur de cette proposition démontrent que la demande ne provient plus seulement des associations spécialisées ; elle exprime une attente profonde des populations concernées.

Au fond, les manifestations de Midelt ne réclament plus seulement davantage de services publics. Elles interrogent la nature même du pacte territorial entre l’État et les régions montagneuses. Elles posent la question de savoir si la géographie doit continuer à déterminer les opportunités de développement, ou si l’égalité territoriale peut enfin devenir une réalité tangible.

Le Maroc a démontré, ces dernières années, sa capacité à conduire de grands projets structurants et à accélérer sa transformation économique. Le défi qui se dessine désormais est peut-être plus exigeant encore : construire un Maroc où les habitants des montagnes, comme ceux des grandes métropoles, auront le sentiment d’appartenir à une même trajectoire de progrès et de bénéficier des mêmes droits.

Car, au-delà des slogans et des programmes, la véritable réussite d’une politique publique ne se mesure pas à ce qui s’élève dans les grandes villes, mais à ce qui disparaît dans les territoires oubliés : l’isolement, la précarité et le sentiment d’abandon. Dès lors, la véritable question n’est plus de savoir quand cesseront les manifestations de Midelt, mais quand le développement des montagnes cessera d’être une réponse conjoncturelle aux crises pour devenir un choix stratégique permanent, garantissant enfin que la justice territoriale soit une réalité vécue et non une promesse régulièrement renouvelée.

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