jeudi, mai 14, 2026
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Guercif… quand un voyage ordinaire sur la “route de la mort” devient une question terrifiante sur la valeur de la vie des Marocains

Par un matin qui semblait ordinaire sur la route nationale n°15, l’autocar poursuivait son trajet à travers les villages et les plaines sèches de la province de Guercif. À bord, des visages différents réunis par le hasard du voyage : un ouvrier cherchant une nouvelle journée de travail, une mère rentrant chez elle, un étudiant portant un petit sac et des rêves bien plus grands que la route elle-même. Il n’aura fallu que quelques secondes pour transformer ce déplacement quotidien en une scène lourde de métal tordu, de cris, de poussière et de sirènes d’ambulance déchirant le silence de la région après le renversement du bus, provoqué par une violente collision latérale avec un camion-citerne dans la commune de Saka, faisant quatre morts et 32 blessés à des degrés divers.

Mais au Maroc, la tragédie ne commence pas au moment de l’accident. Elle commence bien avant, au cœur d’un réseau routier qui, dans de nombreuses régions, s’est transformé en une épreuve quotidienne avec la mort. Les accidents de la route ne sont plus de simples “fatalités soudaines” ; ils sont devenus le miroir d’un système entier marqué par ses fragilités : routes nationales étroites où circulent à la fois poids lourds et autocars bondés, contrôles irréguliers, fatigue professionnelle qui poursuit les chauffeurs, et interrogations persistantes sur la sécurité des transports publics devenus, pour des milliers de Marocains, une nécessité plus qu’un choix.

La route nationale n°15 n’est pas seulement une bande d’asphalte reliant des villes. Elle représente une artère économique et sociale essentielle par laquelle transitent marchandises et voyageurs vers l’Oriental marocain. Pourtant, ces axes routiers vivent souvent une contradiction brutale : leur importance stratégique ne se reflète pas toujours dans leur niveau d’équipement ni dans les dispositifs de sécurité qui les entourent. Après chaque drame, le même débat ressurgit autour des infrastructures et de la prévention, avant de s’éteindre progressivement une fois les funérailles terminées et les derniers blessés sortis de l’hôpital.

La scène qui a suivi l’accident était, elle aussi, révélatrice. Les éléments de la protection civile se sont précipités pour extraire les victimes et prodiguer les premiers secours, tandis que la gendarmerie royale sécurisait les lieux et ouvrait une enquête afin de déterminer les circonstances exactes du drame. Mais cette image, malgré son importance, reflète surtout la capacité de l’État à gérer la catastrophe après qu’elle s’est produite, plus que sa capacité à empêcher qu’elle n’arrive. Comme beaucoup d’autres pays, le Maroc semble avoir développé une expertise dans la gestion des crises après coup, tout en peinant encore à instaurer une véritable culture de prévention capable de faire de la route un espace sûr et non un territoire permanent du risque.

Les chiffres rendent la réalité encore plus brutale. Les accidents de la circulation sont devenus, ces dernières années, une hémorragie sociale et économique continue. Leur impact ne se limite pas au nombre de victimes ; il s’étend aux familles qui perdent leur principal soutien financier, aux enfants précipités dans la précarité, aux hôpitaux publics submergés par les blessures graves, et à une économie qui perd chaque année des milliards de dirhams à cause des coûts directs et indirects de ces drames.

Mais la dimension la plus douloureuse reste profondément humaine. Dans ce type d’accident, ce ne sont pas seulement les véhicules qui se brisent, ce sont aussi des vies entières qui se fissurent brutalement. Un téléphone qui sonne sans réponse, un siège désormais vide attendant quelqu’un qui ne reviendra plus, des familles qui ne retiendront plus ce mercredi comme une simple date, mais comme le moment précis où le temps s’est divisé en un “avant” et un “après”.

C’est pourquoi les accidents de la route au Maroc dépassent largement la rubrique des faits divers. Ils posent une question lourde sur le sens même du développement : peut-on parler de grands projets et d’investissements massifs alors que le trajet quotidien du citoyen reste exposé à un tel niveau de danger ? La puissance d’un État se mesure-t-elle uniquement à ses ports, ses zones industrielles et ses infrastructures géantes, ou aussi à sa capacité de protéger ses citoyens dans les détails les plus simples de leur vie — jusque dans un banal voyage dont certains ne reviennent jamais ?

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