mardi, mars 10, 2026
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Mohamed Sassi abat le « Mur de Berlin » des partis : vers un parti unique et la montée du pragmatisme

Dans les amphithéâtres de la Faculté de droit de Souissi à Rabat, mercredi dernier, Mohamed Sassi, membre du bureau politique de la Fédération de la gauche démocratique et universitaire, a proposé une lecture approfondie des transformations qui secouent le paysage partisan marocain. Une lecture qui dépasse la surface politique pour déchiffrer les dynamiques de pouvoir, les alliances et les stratégies de survie au sein de l’arène politique nationale.

Sassi a utilisé une expression forte mais pertinente : « le Mur de Berlin marocain est tombé », en référence aux barrières historiques qui séparaient les partis historiques des « partis d’administration » ou ce que l’on pourrait appeler les partis gestionnaires. Cette chute n’est pas seulement symbolique : elle reflète la tendance du Maroc vers un parti unique à multiples nuances, dans un contexte de large consensus autour de la centralité de la monarchie, de l’essor du pragmatisme, du déclin de l’idéologie, de l’apparition de concurrents non partisans et de la montée des leaderships populistes.

De la dualité à l’identification mutuelle

Sassi a expliqué que la distinction traditionnelle entre partis au Maroc ne reposait pas sur l’axe droite-gauche, mais sur deux grands blocs :

  • Le premier regroupe les partis qui ne peuvent ou ne veulent pas adopter de position contraire aux décisions et politiques soutenues par la monarchie, considérant que la démocratie ne doit pas être appliquée dans toute sa plénitude, en raison de la spécificité nationale et religieuse du Maroc.

  • Le second représente les partis historiques et nationaux, qui, à certains moments, se démarquent de la première règle et adoptent parfois des positions critiques vis-à-vis du pouvoir, comme en témoignent leurs interactions avec le défunt roi Hassan II, que ce soit lors des compromis sur les plans de développement ou dans le refus de certains référendums.

Au fil du temps, ces différences se sont estompées, et les deux blocs commencent à s’influencer mutuellement, jusqu’à ce que l’identification réciproque devienne la norme : les partis historiques et administratifs se trouvent aujourd’hui en accord sur de nombreux dossiers, notamment en ce qui concerne la souveraineté royale, reflet direct de l’idée de l’émirat des croyants pour le premier groupe et de celle du roi en tant que chef du projet de développement ou démocratique moderniste pour le second.

Du pouvoir à la gestion : nouvelles priorités

Sassi souligne une transformation majeure dans les aspirations des partis historiques : de la volonté de « première gouvernance » à la participation au gouvernement, puis à la gestion. Dans ce processus, la participation gouvernementale est devenue une priorité absolue, poussant tous les acteurs à sacrifier certaines revendications stratégiques pour rester au gouvernement, comme le montrent leurs positions sur la question de la normalisation ou sur les priorités du combat démocratique.

Quant aux « partis d’administration », ils ont progressivement évolué : mieux structurés, affinant leurs programmes, bénéficiant de la supervision légale et financière, attirant cadres, intellectuels et artistes des villes et des campagnes, participant activement aux syndicats et associations, et se libérant du caractère saisonnier traditionnel. La différence entre l’aspiration globale des partis – transformer leur programme en programme d’État – et celle des partis marocains – adapter leur programme au programme existant de l’État – est ici manifeste.

La transition vers la tripartition et l’émergence de l’acteur islamique

Du modèle bipolaire entre partis historiques et administratifs, le paysage est aujourd’hui tripartite avec l’émergence de l’acteur islamique, qui constitue une force significative au Maroc et dans le monde arabe, profitant de l’échec des projets nationalistes, socialistes et libéraux passés, de l’ouverture politique occidentale et d’un réseau associatif et caritatif influent, revendiquant la défense de l’identité nationale. Ses forces résident dans la simplicité, la proximité avec le sentiment populaire et la réforme dans la stabilité, tandis que ses faiblesses incluent l’hétérogénéité du leadership, le décalage entre discours et pratique, et la difficulté de concilier les sièges parlementaires et les responsabilités gouvernementales.

Pragmatism et leadership populiste

Le discours des partis a évolué, passant du nationalisme et de l’idéologie à la pragmatique, de la protection de la monarchie à la sauvegarde de ses réalisations et des « chantiers royaux ». Les sources de pouvoir ont également changé : la survie politique est désormais liée à la proximité avec le système, tandis que le rôle des acteurs traditionnels de la société a diminué, confrontant les partis à de nouveaux concurrents non partisans : mouvements sociaux, espaces citoyens, et coordinations.

Les leaderships partis sont également transformés : du leader national au leader penseur, nécessaire, fondateur et aujourd’hui populiste, s’appuyant sur un discours de victimisation et la quête de popularité. Une tendance mondiale, certes, mais adaptée aux particularités marocaines et aux interactions avec la société civile et les médias.

L’État réforme les partis : inversion du rôle traditionnel

Sassi a mis en évidence un changement fondamental : l’État répare aujourd’hui la structure des partis, et non l’inverse. Des années durant, les partis ont réclamé l’application de leurs propres statuts, mais c’est l’intervention officielle du ministère de l’Intérieur et de la justice qui a imposé la conformité, inversant le rapport traditionnel entre loi interne des partis et législation générale.

Alliances et ouverture à l’« anormal »

Enfin, les alliances et blocs politiques ont connu une mutation radicale : la compétition au sein de la « famille politique » peut parfois provoquer des frictions, tandis que des alliances autrefois jugées « anormales » sont aujourd’hui possibles et acceptables, voire nécessaires pour gérer un gouvernement quasi permanent à trois partis.

Conclusion analytique :
Ce que révèle Sassi, c’est la refonte totale du champ partisan marocain :

  • D’une pluralité formelle vers un accord autour d’un parti unique.

  • D’un discours national vers le pragmatisme, d’une direction traditionnelle vers le populisme.

  • D’une logique où les partis façonnent l’État à une logique où l’État façonne les partis.

Un scénario qui reflète en profondeur les transformations politiques et sociales contemporaines du Maroc, soulevant des questions cruciales sur l’avenir de la démocratie, le rôle autonome des partis et leur capacité à participer activement à la construction de l’État plutôt qu’à s’adapter à lui.

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