Dans un document de la Banque mondiale, l’histoire du Maroc face aux catastrophes semble presque achevée : plus de 230 projets de réduction des risques, 304 millions de dollars d’investissements, une stratégie nationale de gestion des risques de catastrophe, une direction spécialisée, un dispositif d’assurance et de protection financière, des cartes de risques et un système d’alerte précoce aux inondations. La Banque va plus loin que la simple présentation des chiffres : elle affirme que le Maroc est passé d’une logique d’intervention après la catastrophe à une logique de construction de la résilience avant qu’elle ne survienne. Dans son rapport d’achèvement, elle attribue au programme une note « hautement satisfaisante ».
Sur le papier, il est difficile de trouver une histoire plus aboutie. Mais le journalisme qui cherche au-delà des chiffres ne commence pas par le résultat qui fonctionne ; il commence par le moment où ce résultat doit prouver sa valeur en dehors du rapport. C’est là que le séisme d’Al Haouz apparaît d’abord, puis les inondations de Ksar El Kebir et du bassin du Loukkos, pour déplacer la question : que signifie réellement la « résilience » lorsque le niveau de l’eau monte, que les quartiers sont submergés et que l’État doit évacuer, héberger et secourir les populations après que les dégâts ont déjà commencé ?
Le séisme d’Al Haouz a effectivement constitué un témoignage grandeur nature du fait qu’une partie du dispositif financier et institutionnel construit par le Maroc existait et pouvait être mobilisée. La Banque mondiale elle-même a documenté la mobilisation d’environ 300 millions de dollars à travers les mécanismes de solidarité et de protection financière après le séisme, ainsi que l’utilisation à grande échelle des dispositifs d’enregistrement des victimes et de coordination institutionnelle. C’est un résultat réel qu’il serait injuste de nier. Mais Al Haouz a également rappelé les limites de ce que les mécanismes financiers et institutionnels peuvent accomplir face à un séisme d’une telle intensité.
Le problème commence lorsque cette expérience devient la preuve générale que le Maroc serait désormais capable d’« anticiper » les catastrophes. Une alerte précoce n’empêche pas une inondation, une assurance n’empêche pas une perte et une carte des risques ne signifie pas automatiquement que l’urbanisation cessera de progresser dans les zones exposées. La Banque mondiale elle-même indique que le système d’alerte précoce des inondations ne fonctionnait, au moment de son évaluation, que dans quatre zones pilotes : Mohammedia, la région du Gharb, la vallée de l’Ourika et la province de Guelmim, pour environ 240 000 bénéficiaires directs. Par conséquent, parler d’un dispositif national pleinement achevé exige davantage de prudence que ne le suggère le langage très large des bilans de réussite.
Puis Ksar El Kebir est arrivé en février 2026. Le niveau du Loukkos est monté, les eaux ont envahi plusieurs quartiers et les autorités ont dû procéder à des évacuations et à l’hébergement des habitants, avant le lancement d’un programme gouvernemental d’aide et d’indemnisation couvrant notamment les familles touchées, la réhabilitation des logements et des commerces et la reconstruction des maisons détruites. Selon les données officielles, le programme national consacré aux effets des perturbations météorologiques exceptionnelles devait mobiliser un budget estimatif de trois milliards de dirhams. L’intervention de l’État après la catastrophe n’a rien d’anormal : c’est précisément son rôle. La question journalistique est ailleurs : la ville est apparue après des années de discours, marocains et internationaux, sur le passage de la gestion des conséquences à la gestion des risques.
Le plus révélateur est que le débat ne s’est pas limité à l’exceptionnalité des précipitations. Plusieurs interrogations ont ensuite porté sur des projets et constructions situés dans des zones exposées, ainsi que sur les conditions dans lesquelles certaines autorisations ont été délivrées. Si les investigations officielles confirment que des constructions ont été réalisées malgré des réserves liées au risque hydraulique, alors le problème dépasse largement la capacité d’un canal d’évacuation ou l’efficacité d’une alerte : il pose une question beaucoup plus profonde. Que fait l’État lorsque la carte connaît le risque, mais que l’urbanisation ne se comporte pas toujours conformément à ce que cette carte indique ?
C’est précisément ici que le propre rapport de la Banque mondiale mérite d’être relu. Le document consacré à la nouvelle génération du programme de résilience reconnaît que les opérations précédentes ont permis de construire des « fondations solides », notamment au niveau central, mais précise que la nouvelle phase doit davantage descendre vers les secteurs et les collectivités locales, renforcer la résilience urbaine et améliorer la collecte et le partage des données sur les risques. Autrement dit, la Banque reconnaît elle-même que le passage du centre vers le terrain n’était pas achevé.
Cette observation change la lecture de l’ensemble des chiffres. Lorsque la Banque indique que les interventions non structurelles ont atteint plus de 33 millions de bénéficiaires, cela ne signifie pas que 33 millions de personnes sont désormais réellement protégées contre une inondation ou un séisme. Une part importante de ce chiffre correspond à la connaissance des risques, à la planification, aux cartes et au renforcement des capacités institutionnelles. De même, lorsque des centaines de milliers de personnes bénéficient de projets de réduction des risques, cela ne signifie pas que les villes marocaines sont devenues imperméables aux catastrophes. Les chiffres sont exacts dans leurs définitions techniques ; c’est leur transformation en image générale d’un « Maroc protégé » qui mérite d’être interrogée.
Il existe ensuite une question plus sensible encore : la Banque mondiale n’observe pas une expérience extérieure à laquelle elle serait étrangère. Elle a participé au financement et à la conception des réformes, et indique que trois opérations, pour un montant total d’environ 580 millions de dollars, ont soutenu les réformes institutionnelles, les investissements et les mécanismes de protection financière. Dès lors, lorsque la Banque salue la réussite du programme, elle évalue aussi, en partie, le résultat d’un modèle auquel elle a elle-même contribué. Cela n’annule pas l’évaluation, mais impose au journalisme de maintenir une distance entre « la réussite du programme » et « la réussite de l’État dans la prévention des catastrophes ».
Le Maroc ne vend donc pas nécessairement une illusion, et la Banque mondiale ne vend pas nécessairement une illusion. Mais il existe un risque lorsque le langage du financement et du développement finit par devenir un substitut à la réalité du terrain. Un prêt ou une subvention peut financer une institution, une carte peut identifier une zone dangereuse, une assurance peut indemniser une victime et un rapport peut attribuer une excellente note à un programme. Aucun de ces instruments ne dispense cependant l’État de répondre à la question la plus difficile : pourquoi des populations se trouvaient-elles encore dans les zones qui ont été submergées ? Et pourquoi la connaissance du risque ne se traduit-elle pas toujours dans les décisions d’urbanisme, de construction et d’investissement ?
C’est pourquoi le séisme d’Al Haouz et les inondations de Ksar El Kebir offrent deux images différentes d’une même question. Al Haouz a montré que le Maroc pouvait mobiliser rapidement des ressources financières et des institutions lorsque la catastrophe survenait. Ksar El Kebir teste quelque chose d’autre : la capacité de l’État à transformer la connaissance du risque en décisions capables d’éviter les pertes avant qu’elles ne surviennent. Entre les deux se trouve la véritable distance entre « gérer la catastrophe » et « gérer le risque de catastrophe ».
Le plus important dans le rapport de la Banque mondiale est peut-être qu’il ouvre lui-même cette porte, presque malgré lui. Il affirme que la première génération de réformes a construit les fondations et que la deuxième doit davantage se déployer dans les villes, les secteurs et les territoires locaux. L’histoire n’est donc pas terminée, contrairement à ce que pourrait laisser penser le langage des bilans. Ce qui a été construit, c’est un appareil plus performant pour comprendre les risques et financer leur gestion. Le véritable examen consiste désormais à savoir si cette connaissance peut modifier les endroits où l’on construit, la manière dont on construit et les décisions prises avant que l’eau ne monte ou que la terre ne tremble.
C’est à cet endroit précis que le journalisme devrait cesser de compter les projets et commencer à compter ce qu’ils ont effectivement empêché. La véritable mesure de la résilience n’est ni le nombre de cartes produites, ni le montant des prêts mobilisés, ni le nombre de personnes classées parmi les « bénéficiaires ». La mesure réelle est le nombre de personnes qui n’ont pas eu besoin d’être évacuées, le nombre de maisons qui n’ont pas été inondées, le nombre de bâtiments qui ne se sont pas effondrés et le montant des pertes qui ont pu être évitées avant de devenir une nouvelle facture pour l’État et la société.
C’est ce test-là qu’aucun rapport ne peut passer à la place du réel.


