samedi, août 22, 2026
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Tamim et Regragui à Paris : la surprise qatarie pour le Maroc est partie d’un café… où va-t-elle ?

Une seule image peut parfois ouvrir davantage de questions que des dizaines de communiqués officiels. Le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, émir du Qatar, assis dans un café parisien aux côtés de Walid Regragui, ancien sélectionneur de l’équipe nationale marocaine, dans une scène éloignée des salles de réception officielles et de l’image traditionnelle des rencontres protocolaires. La vidéo ne révèle pas le contenu de leur conversation, et aucun élément fiable ne permet pour l’instant d’établir la circonstance précise qui a réuni les deux hommes ni l’objet de leur échange. Mais l’image, en elle-même, mérite que l’on s’y arrête : qu’est-ce qui conduit un chef d’État à choisir une rencontre personnelle avec un entraîneur marocain qui n’exerce plus de fonction officielle au sein de la sélection, et pourquoi cette rencontre apparaît-elle ainsi, avec cette spontanéité et à ce moment précis ?

La question ne remet nullement en cause le statut sportif de Regragui. Il a marqué l’histoire du football marocain en conduisant les Lions de l’Atlas jusqu’en demi-finales de la Coupe du monde 2022, mais il a quitté son poste le 5 mars 2026, avant que Mohamed Ouahbi ne lui succède à la tête de la sélection. Le lien professionnel direct qui pouvait donner à une rencontre entre les dirigeants qataris et Regragui une explication institutionnelle évidente a donc pris fin. Aujourd’hui, aucune fonction officielle annoncée ne le lie à un club qatari ou à la sélection marocaine. Il devient ainsi difficile d’expliquer l’image de Paris par la seule logique professionnelle, sans pour autant lui attribuer nécessairement une signification politique ou sportive cachée.

C’est ici que l’image commence à prendre son importance. S’il s’agissait d’un projet d’entraînement ou d’une proposition sportive, le football dispose de ses institutions, de ses fédérations, de ses clubs, de ses agents et de ses canaux professionnels. Mais le fait que l’émir lui-même apparaisse aux côtés de Regragui dans une rencontre personnelle ouvre un autre espace de lecture. L’image ne prouve pas l’existence d’un projet, mais elle rend légitime la question de savoir ce qui se trouve derrière cette rencontre. Dans les relations internationales, certaines images valent parfois moins par ce qu’elles disent explicitement que par les trajectoires qu’elles permettent d’envisager lorsque les positions des acteurs et des institutions évoluent.

Il existe, en outre, un lien qatari direct qui rend la scène plus digne d’examen. Regragui a entraîné Al-Duhail en 2020, un club directement inscrit dans l’écosystème sportif qatari et lié à la famille régnante. Puis la Coupe du monde 2022 a ajouté une dimension symbolique à cette relation. Tamim suivait les performances du Maroc et apparaissait célébrant ses victoires, tandis que Regragui devenait l’un des visages les plus emblématiques de la compétition. La relation n’est donc pas née avec l’image de Paris : elle possède une histoire antérieure qui peut être documentée.

Mais le plus important est que la réussite marocaine au Qatar ne fut pas un simple événement sportif isolé de son environnement. Le Maroc fut la première sélection africaine et arabe à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde, tandis que le public marocain créait à Doha une présence exceptionnelle. L’image du Qatar lui-même bénéficiait ainsi d’un succès qui transformait, pour la première fois, une Coupe du monde en événement profondément ancré dans l’espace arabe. Pendant la compétition, l’émir Tamim avait également reçu de hauts responsables marocains, parmi lesquels Nasser Bourita, Abdellatif Hammouchi et Yassine Mansouri. Ces faits ne démontrent pas l’existence d’un projet commun, mais ils permettent de comprendre pourquoi Doha et les personnalités marocaines qui ont marqué cette période disposent d’un réseau de mémoire et de relations qu’il serait difficile d’ignorer.

La rencontre de Paris peut dès lors être envisagée selon plusieurs hypothèses. Il peut s’agir d’une rencontre personnelle entre deux hommes qui se connaissent depuis longtemps. Il peut aussi s’agir de la réactivation d’un canal de communication avec une personnalité sportive qui n’est plus officiellement liée à l’institution marocaine. Il peut encore être question d’une idée sportive qui n’a pas atteint le stade de l’annonce. Ou bien Regragui pourrait s’inscrire dans un réseau plus large de relations que Doha pourrait être amenée à mobiliser dans l’avenir du football international. Nous ne disposons pas d’éléments permettant de choisir entre ces hypothèses. Mais le rôle du journalisme n’est pas seulement d’attendre l’information une fois l’événement accompli ; il consiste parfois à observer les signaux qui peuvent le précéder.

Le calendrier rend cette lecture prospective encore plus intéressante. Le football international entre dans une phase de recomposition des rapports de force autour de la FIFA, de Gianni Infantino, des investissements privés et de l’avenir des compétitions internationales. Le Qatar et le Maroc figuraient parmi les fédérations arabes ayant annoncé leur soutien à Infantino, tandis que la Fédération qatarie de football s’est retrouvée en désaccord public avec la direction asiatique sur la gestion d’une crise au sein du football. Parallèlement, le Maroc s’apprête à entrer dans une phase sans précédent avec l’organisation de la Coupe du monde 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal. Dans cet environnement, un entraîneur, un joueur ou un ancien responsable ne sont plus nécessairement de simples acteurs sportifs : par leurs réseaux, leur expérience et leurs relations, ils peuvent devenir des éléments d’une diplomatie sportive plus large.

C’est précisément ce qui rend l’image de Paris intéressante lorsqu’on la regarde vers l’avenir plutôt que seulement pour chercher à expliquer le passé. Si Doha envisage d’élargir sa présence dans le football international, par quelles personnalités pourrait-elle agir ? Et si le Maroc est devenu une puissance sportive et diplomatique de premier plan en Afrique et dans le monde arabe, la relation maroco-qatarie restera-t-elle limitée aux gestes officiels, aux investissements et aux souvenirs sportifs, ou de nouveaux espaces de coopération et d’influence apparaîtront-ils ?

La relation entre Rabat et Doha impose elle-même la prudence face à toute lecture simpliste. Le Qatar est un pays ami et partenaire du Maroc et a adopté des positions favorables au Royaume sur la question du Sahara marocain. Mais il mène parallèlement une politique étrangère fondée sur la multiplication des canaux, des intérêts et des médiations. Lorsqu’il s’est déclaré disposé, en 2023, à jouer un rôle de médiateur entre le Maroc et l’Algérie, il est apparu clairement que Doha voulait préserver sa relation avec Rabat sans se fermer la porte algérienne. Ce n’est pas nécessairement une politique dirigée contre le Maroc ; c’est la logique d’un petit État à ambition internationale, pour lequel la flexibilité et la défense de ses intérêts constituent des instruments essentiels.

La question posée par l’image ne devrait donc pas être : y a-t-il un complot qatari ? Une telle conclusion dépasserait les éléments actuellement disponibles. La question plus productive est plutôt : sommes-nous face au début d’une nouvelle initiative qatarie dans le domaine sportif, ou simplement à la réactivation d’une relation personnelle à Paris ? Et Regragui pourrait-il, compte tenu de son expérience, de sa visibilité et de ses réseaux, jouer un rôle différent dans la prochaine phase ?

Si la rencontre est personnelle, l’image restera un moment entre un émir et un entraîneur liés par le souvenir d’Al-Duhail et de la Coupe du monde au Qatar. Si elle s’inscrit derrière un projet sportif, une reconstruction de réseau ou une prise de température autour d’une idée encore inaboutie, la véritable portée de l’image apparaîtra plus tard, lorsque la prochaine étape deviendra visible. C’est précisément là que le journalisme doit regarder au-delà de l’image : non pas pour annoncer ce qu’il ignore, mais pour observer ce que les prochains jours pourraient révéler.

La portée de la scène du café ne réside donc pas dans sa capacité à prouver quelque chose, mais dans le fait qu’elle place devant nous un homme désormais dans une nouvelle position, un chef d’État disposant de larges marges de manœuvre, et une relation ancienne susceptible de prendre un nouveau sens si les circonstances évoluent. Il se peut qu’il n’y ait rien de plus qu’une rencontre. Il se peut aussi qu’il s’agisse de quelque chose dont les contours ne sont pas encore visibles.

L’image ne donne pas la réponse. Mais elle pourrait être le premier signal d’une question qui deviendra plus claire demain.

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