samedi, août 22, 2026
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Lahcen Haddad et la bataille du récit : quand un tweet attire l’attention nationale… et que ceux qui construisent le récit restent invisibles

Un seul tweet peut parfois suffire à devenir un sujet médiatique, surtout lorsqu’il émane de Lahcen Haddad, vice-président de la Chambre des conseillers et l’un des acteurs qui ont accumulé, au fil des années, une présence dans les débats liés à l’image du Maroc et à ses relations internationales. Mais le véritable paradoxe ne se trouve pas dans le tweet lui-même. Il se trouve dans la question qu’il soulève : pourquoi une phrase publiée sur un réseau social peut-elle attirer l’attention d’une chaîne nationale, alors que le travail quotidien de journalistes, de médias et d’acteurs marocains qui œuvrent sur l’image du pays, ses politiques publiques et ses intérêts à l’étranger reste souvent en dehors du champ de visibilité institutionnelle ?

Sur Sebta, Haddad a été clair : le Maroc a encore « beaucoup de chemin à parcourir » dans la bataille du récit, parce qu’un récit défavorable au Maroc est déjà installé dans une partie de l’espace médiatique et politique espagnol. La migration devient rapidement « chantage », la pression se transforme en « arme » et la crise frontalière est immédiatement interprétée à travers un vocabulaire préexistant de « menace marocaine », de « guerre hybride » ou d’« arsenalisation de la migration ». Le problème le plus préoccupant n’est pas qu’un média critique le Maroc — la critique appartient au débat public — mais que l’interprétation précède parfois l’établissement des faits, de sorte que le public arrive à une conclusion avant même que les éléments permettant de la vérifier ne soient disponibles.

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La véritable portée de son intervention apparaît cependant lorsqu’il retourne le regard vers le Maroc lui-même. Il ne se contente pas d’accuser les médias espagnols de partialité. Il reconnaît que le Maroc n’est pas toujours suffisamment présent, suffisamment rapide, suffisamment pédagogique et suffisamment constant dans l’espace public international. Autrement dit, le problème n’est pas seulement celui de ceux qui racontent le Maroc ; il est aussi celui de ceux qui lui laissent le champ libre pour être raconté par les autres. La « souveraineté narrative » devient alors une dimension de la souveraineté politique : un pays qui défend ses intérêts sur le terrain mais qui ne maîtrise pas suffisamment le récit qui accompagne son action abandonne une partie de sa bataille à ceux qui parlent à sa place.

C’est précisément ici que l’histoire du tweet et de la chaîne nationale devient plus révélatrice que le contenu du tweet lui-même. Si une chaîne nationale a retenu une publication de Haddad et lui a accordé une visibilité particulière, cela peut parfaitement se justifier par la valeur médiatique de la personnalité et par sa fonction institutionnelle. Mais la question journalistique qui doit suivre est ailleurs : qu’en est-il de ceux qui mènent cette même bataille sans mandat parlementaire, sans fonction gouvernementale et sans invitation sur les plateaux ? Qu’en est-il du journaliste qui travaille sur les questions diplomatiques et les politiques publiques, qui produit en français et en anglais, qui déconstruit les récits hostiles avant même qu’ils ne s’imposent dans l’opinion ? Qu’en est-il des médias qui travaillent jour et nuit sur ces dossiers, plaçant leur plume au cœur de la bataille, non pour rechercher une reconnaissance personnelle, mais pour défendre l’image et les intérêts de leur pays ?

Le paradoxe est d’autant plus fort que Haddad lui-même affirme que la bataille du récit ne se gagne pas par les slogans, mais par les faits, les chiffres, les archives, les experts crédibles et la rapidité de la réponse. Or ce travail n’appartient pas au seul politique. Il relève également du journaliste, du chercheur, de l’universitaire, de l’intellectuel, de la société civile et des médias. Haddad l’a d’ailleurs souligné : cette bataille ne relève pas uniquement des institutions, mais de l’ensemble de la société civile, des élites et des forces intellectuelles.

Il ne faudrait donc pas transformer cette réflexion en jalousie à l’égard de la visibilité accordée à Lahcen Haddad, ni en reproche adressé à une chaîne nationale pour avoir relayé sa parole. Haddad travaille depuis plusieurs années sur ces questions et dispose d’une expérience réelle dans les débats relatifs à l’image du Maroc, à l’immigration, au Sahara et aux relations euro-marocaines. Il a également insisté récemment sur la nécessité pour le Maroc de ne plus se limiter à une communication défensive, mais de construire un récit capable d’expliquer les transformations économiques, diplomatiques et sociales du pays.

La question se situe donc ailleurs : le Maroc dispose-t-il d’un véritable écosystème capable de repérer toutes les voix qui contribuent à construire son récit, ou ne leur prête-t-il attention que lorsqu’elles sont portées par une personnalité politique ou qu’elles surgissent au cœur d’une crise médiatique ?

C’est une question institutionnelle davantage que personnelle. Car la défense d’un pays ne commence pas au moment où une crise éclate. Certains écrivent avant la crise, suivent les évolutions, expliquent les politiques publiques, défendent les positions marocaines dans les médias étrangers et construisent, jour après jour, une mémoire documentaire à laquelle on pourra revenir des années plus tard. Ils ne sont pas toujours visibles à l’écran, mais leur travail participe à la puissance d’influence du Maroc, même si on ne lui attribue pas toujours ce nom.

C’est aussi là que prend tout son sens la formule de l’ancien ministre Aziz Rabbah selon laquelle « la plume est un sabre qui coule ». Dans une époque dominée par les batailles narratives, l’article, l’enquête, l’analyse et la traduction ne sont pas de simples exercices journalistiques. Ils peuvent devenir des instruments de défense stratégique. Le sabre protège le territoire ; la plume, elle, protège le sens que l’on construit autour de ce territoire.

La question patriotique mérite, elle aussi, d’être regardée avec davantage de maturité. La patriotisme ne consiste pas à attendre chaque matin une reconnaissance d’une chaîne, d’un ministère ou d’une institution. Il ne se mesure pas au nombre de passages à la télévision. Certaines actions restent loin des projecteurs tout en laissant une trace réelle dans les consciences, dans les archives, dans le débat international et dans la manière dont les autres comprennent le Maroc. Cette trace n’a pas besoin d’une caméra pour exister.

Les institutions nationales pourraient précisément regarder le paysage médiatique sous cet angle plus large. Le Maroc qui demande au monde de comprendre ses transformations économiques, diplomatiques et stratégiques doit aussi savoir reconnaître, en interne, tous ceux qui contribuent à expliquer ces transformations. L’article publié aujourd’hui ne provoque peut-être aucune polémique, mais il peut devenir demain une archive. L’analyse qui passe silencieusement peut être plus utile qu’un commentaire qui récolte des milliers de vues pendant quelques heures.

C’est finalement cette contradiction que révèle l’affaire Haddad, davantage qu’un quelconque désaccord autour d’un tweet : nous voulons que le Maroc gagne la bataille du récit, mais avons-nous encore suffisamment conscience de tous ceux qui se battent déjà dans cette bataille ?

Ceux qui travaillent à la défense de l’image du Maroc, jour et nuit, sur les questions nationales, diplomatiques et de politiques publiques, n’ont pas besoin de prouver leur patriotisme chaque matin. Le pays ne distribue pas de points en fonction du nombre d’articles publiés et ne mesure pas la fidélité au nombre de passages sur un plateau.

Le patriotisme n’a pas de prix, et la trace laissée est souvent le témoignage le plus solide. Celui qui est fier de l’impact qu’il a contribué à laisser, minute après minute, heure après heure, jour après jour, n’attend pas qu’un écran découvre son existence pour savoir qu’il était là.

Car la bataille du récit, comme le rappelle Lahcen Haddad, exige présence, constance, rapidité et connaissance. Mais elle exige aussi quelque chose qu’il n’a peut-être pas formulé avec la même netteté : savoir reconnaître ceux qui étaient déjà présents avant que les caméras ne commencent à regarder.

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